Τρία d’Aeson Zervas, un nouveau créole méditerranéen

Quand on évoque la musique des îles, on pense immédiatement aux Caraïbes, à la chaleur enivrante du zouk et du bouyon, aux ambiances débridées du dancehall et de la shatta, aux rythmes saccadés du dembow, ou encore aux accents créoles du kompas. Oui, voilà ce à quoi nous, autres, nous pensons spontanément. Mais l’énigmatique artiste grec Aeson Zervas, lui, envisage les choses sous un angle radicalement différent. Avec son dernier disque, son troisième — comme l’indique d’ailleurs son titre, τρία, qui signifie « trois » en grec — l’artiste nous projette en plein cœur d’une Méditerranée en perpétuel mouvement. Il invente des îles musicales où la statuaire romaine rencontre la mélancolie profonde de l’Anatolie, où les ruines de l’empire ottoman sont pleurées sur des airs de rebetiko fantomatique, où le temps semble suspendu entre passé et présent.

Après ses précédents albums — Self Titled, qui plongeait au cœur de la tradition grecque, et Hazlom, sur lequel il explorait ses racines nord-africaines et égyptiennes — Aeson Zervas met aujourd’hui la balle au centre du terrain. Il laisse toutes les influences du bassin oriental de la Méditerranée se mélanger dans une sorte de nouveau créole musical, un syncrétisme audacieux qui brouille les frontières géographiques et temporelles. Poursuivant la saga entamée avec son premier opus, une déconstruction brumeuse des mémoires folkloriques grecques faisant office de prélude à l’expérimentation surréaliste des rues égyptiennes de Hazlom, τρία s’impose comme l’œuvre la plus déroutante du compositeur à ce jour. Sur ce disque, Zervas assombrit délibérément son autobiographie déjà mystérieuse ; tout ce que l’on sait de lui, c’est qu’il est reclus, basé à Missolonghi dans l’ouest de la Grèce, et qu’il peut retracer son ascendance jusqu’en Afrique du Nord… les détails s’effilochent dès qu’on les examine de plus près.

On notera qu’au milieu de ces morceaux qui s’intitulent tous, Χωρίς τίτλο (« sans titre »), suivis d’un numéro, qu’au milieu des vapeurs de bouzouki et de rebetiko, qu’au milieu des vestiges des lyres et des chants anciens, plane le bourdonnement lancinant d’une époque moderne, tout en tension. Cette modernité semble à la fois rythmer le disque tout en le dépassant, comme si l’artiste lui-même était dépassé par ses propres créations. Parfois, les voix du passé se font rattraper par des cris, des hurlements presque bestiaux, qui pourraient presque nous faire dire que ce disque vient taquiner l’esprit du black metal. Zervas y intensifie les contrastes et augmente le grain, traquant furtivement une Méditerranée fictive baignée de lune, faisant éclater ses échantillons de folk granuleux, souvenirs de rebetiko et de bandes-son cinématographiques moribondes, avec des boucles de boîte à rythmes anachroniques et des oscillations analogiques erratiques. Si son premier album était un artefact hantologique traitant de l’obsession historique de l’Europe pour la culture grecque, brouillant les paysages sonores helléniques, le troisième chapitre de Zervas, lui, fabrique une fiction dérangeante qui hallucine une chronologie parallèle.

L’album suit un fil conducteur depuis les tekedes, ces clubs semi-légaux où ouvriers, réfugiés, gangsters et proxénètes se réunissaient pour fumer du haschich et jouer du bouzouki, à travers les tavernes et les ruelles de Grèce et d’Anatolie, où les premières musiques synthétiques fondent dans les mémoires, transportant les chœurs chantés et les carillons de santur vers des pistes de danse enfumées et des raves en bord de mer. Que tout cela ait réellement eu lieu ou non importe peu ; les références culturelles de Zervas s’étendent de la Rome antique à l’Empire ottoman, affirmant une identité plus réelle que la réalité elle-même. Il ne s’agit pas de fragments d’une histoire grecque commercialisée et eurocentrique, mais des rêves d’histoires à moitié oubliées des différents peuples qui ont traversé les Balkans et l’Anatolie pendant des siècles.

En tout cas, aussi curieux et déroutant soit-il, ce disque, τρία d’Aeson Zervas, est assurément un voyage sonore à ne pas manquer ! Et vous pouvez déjà le retrouver en vinyle ou en numérique chez le très bon label Heat Crimes, qui, il n’y a pas si longtemps, nous offrait la très bonne et très dangereuse K7 de baile funk de DJ Patwa. Un album de divergences et de contradictions qui soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses, brisant les sculptures de marbre blanc derrière leurs vitrines dans les musées européens et repeignant les fragments de couleurs étranges et inquiétantes.

Aeson Zervas τρία :

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