Préparez-vous au grand frisson ! Le disque dont nous parlons aujourd’hui, ou plutôt la cassette dont il est question, Harara Baile de DJ Patwa, est de celles qui peuvent vous conduire aussi bien à abandonner votre corps en sueur sur la piste de danse qu’à… finir en prison pour blasphème !
Avec cette K7, DJ Patwa, producteur brésilien d’origine libanaise, a eu l’excellente idée de nous plonger dans un pan bien particulier de la musique brésilienne, à la confluence du baile funk et des influences arabo-musulmanes qui traversent silencieusement la société locale. Si vous l’ignorez encore, ces empreintes orientales sont profondément ancrées au Brésil, déjà dues à celles présentes dans la péninsule ibérique bien avant la colonisation, puis renforcées par les vagues successives de déportations – esclaves noirs musulmans arrachés à l’Afrique de l’Ouest – et par les migrations syriennes et libanaises. Pour vous donner une idée de l’ampleur, on compte aujourd’hui davantage de Libanais au Brésil qu’au Liban même.
Mais revenons à Harara Baile. Dans un jeu de miroir fascinant entre le Moyen-Orient et le Brésil, où les faces semblent tantôt émergées, tantôt immergées, Patwa explore et nous fait découvrir tous ces samples, ces voix arabes écartelées par des beats incisifs et tiraillées par des basses sursaturées. Sur la première face, celle émergée – la face A intitulée Harara (chaleur en arabe) – le producteur s’attache à nous présenter des classiques du funk carioca des années 1980 et 1990. Ces morceaux sont des incontournables des grandes fêtes populaires comme le Baile do Escadão, le Baile da Mangueirinha, ou encore le célèbre Baile da Arábia.
C’est ici que le récit bascule dans une zone plus trouble. Le Baile da Arábia, par exemple, est intrinsèquement lié au groupe criminel Comando Vermelho (Commando rouge), né en 1979 dans les geôles de la dictature militaire et qui règne aujourd’hui sur une grande partie de Rio. Cette organisation est impliquée aussi bien dans le trafic d’armes et de stupéfiants que dans la production musicale. Pour beaucoup d’artistes de ces bailes, le Moyen-Orient gangrené par les guerres, surtout à l’aube des années 2000, agit comme un miroir déformant de leur propre violence quotidienne. Ainsi, parfois sans mesurer leur engagement, ils s’inspirent des mouvements anti-impérialistes arabes, des rhétoriques jihadistes, voire de la résistance talibane. D’ailleurs, l’un des plus célèbres représentants du funk brésilien se fait appeler MC Bin Laden.
Cette veine plus sombre et expérimentale trouve naturellement sa place sur la face B de la cassette, sobrement intitulée Jara’im (les crimes en arabe). Là, nous plongeons dans la partie immergée de l’iceberg : la mixtape se mue en une tempête sonore où les rafales du baile funk transpercent des samples arabes de tous genres, au point d’y glisser des lectures et récitations du Coran. Une pratique qui, dans de nombreux pays, relève purement et simplement du blasphème. Alors, si certains artistes pourraient s’accommoder de cette ambiance flirtant avec le sacrilège, la réalité est bien plus pragmatique… souvent, ils ignorent totalement la teneur de ces enregistrements et n’y voient qu’une esthétique vocale exotique, sans en saisir la portée sacrée. Une cassette qui, à elle seule, résume les tensions et les syncrétismes d’un Brésil moderne, bien loin des clichés de la samba.
DJ Patwa Harara Baile :
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