Et pendant ce temps dans le reste du monde #294

Tandis que nous traitons sur djolo.net des actualités culturelles africaines et caribéennes, les actualités musicales sont nombreuses dans le reste du monde, et dans cette rubrique simplement intitulée « Et pendant ce temps dans le reste du monde » nous vous proposons un bref tour de ce qui nous a plu cette semaine !

Glam Sam And His Combo x Angelina « Don’t Miss The Bliss » // Suède, UK

On imagine volontiers la scène, un recoin de club où la fumée des cigarettes se mêle aux volutes d’un saxophone en sueur, et soudain, cette voix, celle d’Angelina, qui ne se contente pas de chanter, mais qui déchire le voile de complaisance où nous étouffe le quotidien, tandis que Glam Sam, ce Suédois aux doigts de funambule, tisse derrière elle une trame de funk moite et de jazz entêté, comme un tapis persan qu’on déroulerait sur une piste de danse. « Don’t Miss The Bliss » devient alors cette potion rare, ce breuvage aux arômes de nuit blanche et de cuir usé, où l’élégance côtoie l’insolence avec la grâce nonchalante d’un fumeur de Gitane qui vous adresse un sourire en coin, parce que, voyez-vous, le bonheur, ce « bliss » dont ils vous parlent, n’a rien d’une évidence sirupeuse, c’est un éclat fugace qu’il faut savoir attraper au vol, entre deux mesures de contrebasse, avant que l’aube ne vienne tout effacer de ses doigts blêmes.

SCAM « See Feel Touch Die » // Islande

C’est fou de voir comment la musique islandaise, décidément, ne peut s’empêcher de puiser dans les convulsions de son territoire – les nuances frileuses de l’hiver, la tiédeur des sources, ou, comme ici, la colère sourde de la terre, cette entité vivante qui respire et frémit sous les pas. Oui, même si « See Feel Touch Die » se pare des atours du gros banger pop, prêt à faire trembler les planches d’une piste de danse, il faut remonter à une série de secousses telluriques, quand l’Islande oscillait entre peur et excitation trouble, pour trouver l’impulsion d’Herdís Stefánsdóttir et Salka Valsdóttir. Les deux productrices, cachées derrière ce SCAM qui n’a rien d’une arnaque, y creusent une ligne de basse obstinée, presque animale, laissent courir des percussions sèches comme des fractures, et des éclats modulaires qui surgissent en décharges imprévues, tandis que la voix répète ses mots en litanie, réduisant l’existence à quatre gestes bruts, jusqu’à ce que le morceau, tel un train lancé dans un tunnel aux parois mouvantes, vous tienne par le système nerveux sans jamais vous lâcher. Et quand tout s’achève, le sol a beau retrouver son immobilité, c’est votre propre équilibre qui continue de vaciller, comme si SCAM, d’un coup musical bien plus retors qu’une simple carambouille, avait réussi à faire de l’instabilité une transe élégante et vénéneuse.

Youth XL « Sparknotes » // USA

Rien de plus simple que « Sparknotes » de Youth XL ! C’est une tentative, touchante, presque naïve, de capturer cet instant précis où l’on se tient, plein d’espoir, au bord du gouffre amoureux, prêt à plonger tête la première dans la biographie d’un parfait étranger. On veut tout savoir, de son plat préféré à son traumatisme d’enfance, parce que sous le soleil de la nouvelle rencontre, chaque détail insignifiant se pare des atours d’une révélation sacrée. Pour soutenir cet effort, Youth XL nous offre un rock enjoué, presque adolescent, une bande-son qui sent bon le lycée et les illusions, un truc qui, enregistré en live avec un vrai groupe au Waldin Studios, en plein Red Hook, donne à cette autopsie du coup de foudre une authenticité brute. Parce qu’au fond, que reste-t-il de l’amour quand on a fini de lire les notes en bas de page ?

atmos bloom « It’s Enough » // UK

Il y a, dans « It’s Enough », ce tic nerveux qui fait les bonnes chansons, la batterie martèle sans répit, les guitares cristallines tracent des lignes acérées, et la voix de Tilda Gratton, elle, refuse de s’affoler. Comme si le duo avait compris que l’épuisement ne se crie pas, il s’incruste dans le décalage entre une cadence infernale et une sérénité de façade. Sept ans après les caves humides de Manchester, atmos bloom installe son balancing act entre l’appel du large et la sédentarité londonienne. Le morceau ne plaint pas, il contraint. Un art de la retenue qui, loin des facilités dream pop, installe une tension aussi élégante qu’implacable.

Anne Vanschothorst « Riff (Remix by Thijs de Melker) » // Pays-Bas

Qui a dit qu’une harpe ne pouvait pas faire des dingueries ?! Anne Vanschothorst, artiste à la harpe plus que harpiste – nuance de taille – s’allie à Thijs de Melker pour transformer un enregistrement acoustique en une créature sonore qui flirte avec l’ambient, le néo classique et une certaine forme d’art sonore, le tout inspiré par le monument terrien de Bob Gramsma, une excavation préservée en plein Flevoland (une région des Pays-Bas), polder arraché à la mer. Ce « Riff (Remix) » ne se contente pas de dialoguer avec le paysage, il l’incarne, le respire, le noie dans des nappes électroniques subtiles où la harpe s’étire, se trouble, se recompose en harmonies mouvantes qui semblent flotter entre mémoire et matière, comme si le son lui-même s’était laissé éroder par le temps et l’eau.

cielo « Time is Over » // Espagne

Cielo n’est pas le fruit d’une lubie passagère, mais l’incarnation d’une rencontre longtemps différée entre InnerCut et Vallès, deux producteurs, deux forçats de l’ombre qui, après avoir œuvré en solitaires dans leurs ateliers respectifs, ont daigné confronter leurs obsessions dans une même pièce, et « Time is Over » en est la première braise. En partant d’un sample poussiéreux élevé au rang d’élégie, cielo crée un morceau où l’électronique crépusculaire se mêle à une mélancolie méditerranéenne aussi charnelle que lettrée, naviguant avec une désinvolture savante entre la French house la plus aristocratique, la leftfield la plus indocile et les abîmes feutrés du downtempo, le tout irrigué par des synthés saturés, des voix triturées avec une minutie presque clinique et une chaleur toute estivale.

Mariecke Borger « The Shore » // Pays-Bas

Ah, « The Shore », un petit bijou folk où Mariecke Borger nous regarde droit dans les yeux pour nous rappeler qu’on a traversé des tempêtes sans boussole, et que cette absence de guide, cette solitude crasse au milieu des vagues, n’est pas une fatalité mais une matière première. Elle prend ce sentiment d’abandon, cette gueule de bois existentielle des moments où personne n’a daigné nous tendre la main, et elle le tord avec une élégance déconcertante pour en faire une leçon de résilience, parce que ce qui sombre dans les abysses finit toujours par échouer sur le rivage, transformé en force ou en perspective, et qu’à un moment donné, faut bien se rendre à l’évidence, nous sommes notre propre phare.

Steve Stout « Waitin on Mine » // USA

Du sang de Lifehouse, une moitié d’Øzwald, une escale chez Blondfire, Steve Stout a passé son permis de rocker, mais « Waitin on Mine » capture autre chose, un morceau folk indie. Une chanson en forme de carnet de route, un constat posé sur le compteur du camion, la carrière avance, les dates s’accumulent, et pourtant il reste toujours rongé par les incertitudes. Le refrain s’accroche, se répète en boucle jusqu’à la nausée, comme un mantra de tourneur fatigué qui sait que l’herbe ne sera pas plus verte demain, mais qui n’a de toute façon pas le temps d’attendre qu’elle pousse. Ex-rocker, nouveau papa, new folker, Stout ne cherche pas à réinventer la roue, il la fait grincer sur une route de campagne ensoleillée, et le bruit, contre toute attente, est doux.

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