Voyage dans le folklore musical égyptien avec Mono Egypt de Juju Sounds

C’est un beau voyage, non, un très beau voyage en Égypte auquel nous invite le fraîchement né label Juju Sounds avec sa première parution un passionnant disque de field recordings intitulé Mono Egypt. Ici, ne vous attendez pas à une croisière clé en main, avec visite des temples et des pyramides, fèves pas assez assaisonnées, et camarade de route européen du quatrième âge… non. Mono Egypt nous emmène dans les endroits où l’on ne va pas avec un bus de tourisme, il sort des sentiers battus, arpente les allées populeuses des marchés, traîne dans les arrière-salles de bar douteux, s’aventure dans de petites villes rurales ou personnes ne va s’il n’a pas des carottes à vendre, cabote dans la mer rouge… et y capte de la musique, de la musique égyptienne de celle qui ne passe pas sur Rotana !

Ababda, Upper Egypt, ou ne pas si fier aux apparences ! Le premier titre qui ouvre ce disque c’est un heureux accident. Le collectionneur de son qui se cache derrière Juju Sounds voulait rencontrer la tribu des Ababda, un peuple nomade que l’on trouve au nord du Soudan et au sud de l’Égypte, entre la vallée du Nil et la mer rouge… de quoi faire des rêves de campement dans le désert, de nuit étoilée, et de récits de cheptel et de transhumance… à part que tout ne s’est pas passé comme prévu, et quel ne fut pas sa déception quand les tentes au milieu de l’immensité sableuse se sont envolées pour laisser place à un rendez-vous sur un terrain de football dans une petite ville presque anonyme, et que les danseurs sensés interprétés les danses ababda séculaires sont une bande de jeunes hommes aux gilets satinés brillants et un peut trop synthétiques pour paraître authentique… encore une animation pour touristes ! À part que… oui, il y a un deuxième « à part que » dans cette histoire… que le chanteur Huh Abdul Bari al-Qusi est très bon, que le terrain de football et les bâtiments alentours donnent une résonance presque surnaturelle aux claquements de main qui rythment cette mélopée plus tournée vers le Soudan que vers le tarab, que le tanbour, cette lyre à cinq cordes artisanale, est entêtant… et qu’en fin de compte cette rencontre avec des Ababda, même sans chameaux, reste palpitante, au point même d’ouvrir le disque.

Mizmar, Aswan. À Aswan, sur les rives du Nil, le son perçant des mizmars, un genre de clarinette, de Mahmoud Abdel Karim et ses musiciens vient fendre l’air brûlant, et faire tourner la tête, tandis que le tabla vient faire rebondir un rythme qui saisit le bassin et fait tournoyer les bras. Un son qui trouve un écho dans les musiques traditionnelles de l’autre côté de l’Afrique, en Tunisie, en Algérie, et au Maroc, où la ghaita, le mezoued peuvent présenter des sonorités similaires.

Fellahi, Nile Delta, un hymne à la paysannerie dans un décor artificiel ! Si là encore c’est une clarinette, l’arghoul, qui vient bourdonner dans nos oreilles, le rythme et le cadre, eux, changent. Dans un salon décoré dans le plus pur style égyptien (on vous laisse juge sur la vidéo), Amin Shahin, Ibrahim Shazly, et Naim Farouk interprètent un air ancien, à la gloire des paysans qui génération après génération on façonné le delta du Nil ; ce genre de mélodie et de thème qui sont vraiment à la source de la musique chaabi.

Kunuz, Nubia, rencontre avec la tribu nubienne Kunuz ! Une maison nubienne au bord du fleuve, un peu au nord d’Aswan, un kissir, une lyre nubienne ancienne dont la forme n’a probablement pas évolué depuis 4000 ans, des claquements de mains, et des hommes qui chantent dans leur langue.

Simsimiyya, Suez. Quand on entend les gammes arabes descendues avec brio de ce cinquième titre de l’album Mono Egypt, on pourrait être tenté d’y entendre un qanun, et de se dire : ah y’en a marre des chansons paysannes et des airs nubiens, enfin le retour à la musique arabe raffinée, celles des villes, de chez nous ! Bon… non, on ne va pas se dire ça, par contre si l’on ne peut que confirmer la qualité urbaine de cet enregistrement effectué dans la très moderne ville de Suez, on va souligner que ce n’est pas un qanun qui est joué ici par Musa Ahmed Musa, mais un simsimiyya, une lyre soudano-égyptienne que l’on trouve du Canal de Suez jusqu’au Yémen, et qui, plutôt que de résonner dans des palais, c’est plutôt chargé d’habiller la bande-son du peuple égyptien depuis le début du 20ème.

Dom, Nile Delta. Au travers de la voix très touchante de Rashida Sayed Ibrahim et de son fils Sayed Salah qui l’accompagne au rababa, une vielle perse qui a essaimé dans tout le monde arabo-musulman, du Maroc à l’Indonésie ; on découvre la communauté Dom. Ils sont probablement les descendants de peuples nomades venus d’Inde, du Rajasthan ou du Punjab, dont certains, après s’être installés en Asie Centrale, ont continué leurs chemins jusqu’en Égypte, avant de passer en Europe, où on les a appelés… Roms. D’ailleurs le mot gypsy, qui désigne les gitans en anglais, vient probablement de egyptian.

Shabab il Nasr, Port Said, ou le melting pot ! Avec ses faux airs de Buena Vista Social Club à l’égyptienne le groupe Shabab il Nasr, fait tinter les cuillères et les verres, fait danser les darboukas, et met en vedette la damma music et le Simsimiyya ! La damma music c’est cette musique qui est née dans le creuset cosmopolite de Port-Saïd. Dans cette cité portuaire se sont croisés des populations venues d’un peu partout, de toutes les régions d’Égypte et d’ailleurs, les chants soufis se sont mêlés à ceux des travailleurs et des dockers, les rythmes eux font danser les awalims aussi bien que les mots poétiques des muwashshah.

Zar, Nile Delta, la danse des esprits. À mi-chemin entre un hadra classique et une cérémonie mystique ancienne dont on ne saurait exactement dire l’origine, certains le font venir d’Éthiopie, d’autres de Perse, le Zar égyptien est un rituel mené principalement par des femmes, où l’on danse au son de tambours extatiques et de flûtes hallucinées, où l’on invoque des esprits, qui, au terme d’intenses transes, viennent posséder les corps, et surtout où l’on soigne l’âme et la psyché des participants. Ces cérémonies sont des parentes probables des bori des haoussas, ce qui d’ailleurs nous permet de vous orienter vers un autre de nos récents articles sur la musique et les cérémonies des haoukas, et donc aussi du stambeli tunisien. Ici, Juju Sounds nous propose de découvrir une frange un peu particulière du zar, la Gheitaniya, des cérémonies conduites, elles, exclusivement par des hommes. Mais la chanson, ici, a aussi vocation de teaser, car le nouveau label à l’intention de dédier un prochain album qui devrait voir le jour très prochainement, aux cérémonies zar.

Sufi, Al-Rifai Mulid, Cairo, la communion soufi. Juju Sounds a réussi a planter son micro au milieu des célébrations soufies du Mawlid al-Rifa’i, l’anniversaire de la naissance d’un saint homme, ou d’un homme devenu saint, comme vous préférez, Sayyid Ahmad al-Rifa’i… et le résultat est bourdonnant, entêtant, intense… et vous pouvez continuer avec vos propres mots ! Dès la tombée de la nuit, et jusqu’au matin, des milliers de personnes viennent communier ensemble dans la religion et la musique, au rythme des scansions des chanteurs, des percussions et des flûtes, des synthés et des ouds.

Bon vous l’avez compris, cet album, Mono Egypt, outre sa très belle pochette, est un très bon album ! Un véritable voyage dans une Égypte encore trop méconnue, à la rencontre de peuples encore trop méconnues, et de traditions encore trop… on vous laisse finir la phrase ! Donc, achetez sans hésiter le disque, en version numérique ou en édition limitée en cassette, ce n’est pas si cher, ce n’est même pas cher du tout ! Mais surtout, précipitez-vous sur le site internet de Juju Sounds, car non seulement vous pourrez y trouver les futures parutions du label, mais vous y découvrirez, pour peu que vous soyez un peu anglophone (ou mêmes polonophones… bon que vous parliez le polonais, car il existe une version polonaise du site), des tas de Stories sur l’Égypte et ses traditions, très bien documentées, avec des photos, des vidéos, et intelligemment écrites.

Juju Sounds – Mono Egypt :

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