Il faut parfois remettre un disque ancien sur la table pour mesurer à quel point l’époque actuelle aime maquiller la mémoire. Aujourd’hui, tout le monde parle d’“Afro-fusion”, d’“héritage”, de “connexion aux racines”, avec des dossiers de presse aussi lisses que des peaux d’influenceuses beauté sous skincare coréenne et filtres insta. Puis arrive, chez Strut, la réédition de Sikyi Highlife de Dr K. Gyasi & His Noble Kings, et toute cette cosmétique culturelle commence soudainement à sentir le réchauffé.
Faut le dire… quel classique ! Ce disque nous propulse en 1974, au Ghana, au côté de Kwame Gyasi. Loin des parcours commerciaux destiné à l’exports, il bricolait quelque chose de beaucoup plus vivant, beaucoup plus sale aussi au sens noble du terme, une musique qui transpire la rue, les bars, les poussières d’Accra et les secousses politiques d’un pays encore jeune. Un son qui regarde la tradition akan droit dans les yeux avant de lui brancher une guitare électrique dans les côtes.
Et c’est là que Sikyi Highlife devient fascinant. Le disque repose sur les rythmes du sikyi, cette danse et percussion akan du sud du Ghana, mais refuse la caricature. Les voix gardent cette manière modale presque cérémonielle de chanter, pendant que les Noble Kings ouvrent les fenêtres en grand, guitares électriques, cuivres, claviers, basse mouvante comme une conversation de marché. Ralph Karikari, notamment, fait résonner sa basse comme un tambour parlant. Littéralement. Chaque ligne semble contourner le rythme plutôt que simplement le suivre.
Ce n’est pas un hasard si Gyasi avait accompagné Kwame Nkrumah en Union soviétique et en Afrique du Nord dans les années 60 comme ambassadeur musical. Toute cette génération avançait avec l’idée confuse, parfois magnifique, qu’un pays fraîchement indépendant pouvait aussi fabriquer une modernité africaine sans demander la validation de Londres ou de Washington. Le highlife devenait alors un laboratoire. Koo Nimo fouillait le palmwine. Wulomei folklorisait les rythmes ga. Gyasi, lui, injectait de l’électricité dans les pulsations ancestrales.
Et ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’absence totale de cynisme dans cette musique. Aucun calcul de “cross-over”. Sikyi Highlife avance avec l’assurance rugueuse des grands disques populaires, ceux qui veulent faire danser avant de vouloir théoriser leur importance historique.
La réédition que publie aujourd’hui Strut remet surtout une chose en lumière, avant les hashtags panafricains et les conférences sur “le futur du son africain”, certains musiciens ghanéens avaient déjà construit ce futur avec trois amplis fatigués, quelques cuivres, et une foi presque insolente dans la puissance du rythme.
Dr K. Gyasi & His Noble Kings Sikyi Highlife :
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