Anthony Joseph est le genre d’artiste qui donne parfois l’impression d’écrire ses disques comme d’autres remplissent des carnets de notes dans des bars enfumés, sans fermeture, sans ponctuation définitive, avec cette sensation qu’une idée en pousse toujours une autre avant même d’avoir fini de d’exister. Artiste prolifique, terriblement prolifique même, au point que lorsqu’il entre en studio pour enregistrer Rowing Up River To Get Our Names Back l’an dernier, il en profite aussi pour mettre en boîte le disque qui nous occupe aujourd’hui, The Ark.
Et sous cette arche, il y a du monde. Dave Okumu, évidemment, à la production, architecte patient et dangereux, capable de faire respirer un morceau comme on ouvre une fenêtre dans une pièce remplie d’encens. Autour de lui, Tom Skinner, Eska Mtungwazi, Colin Webster, Nick Ramm, Aviram Barath, Byron Wallen, James Wade Sired, Dan See, Richard Spaven ou encore Giacomo Smith. Une distribution all-stars qui pourrait facilement sombrer dans le jazz démonstratif, cette maladie moderne où chaque musicien veut prouver qu’il a fait conservatoire et thérapie. Mais ici, personne ne joue au plus intelligent. Tout le monde sert le vertige.
Parce qu’au centre, il y a Joseph. Toujours lui. Sa voix qui parle plus qu’elle ne chante, qui raconte plus qu’elle n’explique. Une voix qui avance comme un vieux taxi dans Port of Spain à trois heures du matin, cahotante, chaude, pleine de visions étranges et de vérités qu’on préférerait parfois ne pas entendre. Sous cette arche, on retrouve surtout son style, quelque chose de léger, bondissant, presque dansant, mais traversé par une gravité épaisse, une obscurité lente, une conscience politique et spirituelle qui refuse de se déguiser, qui refuse de se taire.
The Ark est un disque rempli de chiens errants, d’esprits vaudou, de rues londoniennes humides, de fantômes caribéens, de science-fiction noire et de souvenirs qui sentent la cannelle, la rouille et les nuits tropicales. Anthony Joseph écrit comme Mohamed Choukri regardait Tanger, avec faim. Les images surgissent sans prévenir. Un personnage traverse Cuba puis Brixton dans la même phrase. Baron Samedi devient DJ. Sun Ra serre la main de George Clinton pendant qu’un vieux calypso dérive dans une nappe de synthétiseur.
Et musicalement, quel disque étrange. Il y a du spoken word, bien sûr, mais aussi du jazz cosmique, du dub, du P-Funk, du calypso spectral, des rythmiques qui cognent doucement comme des coques de bateau. Par moments, cela rappelle davantage OutKast ou Burial qu’un disque de jazz londonien contemporain. The Ark préfère les fissures, les courants d’air et les apparitions.
Depuis vingt ans, Anthony Joseph construit une œuvre qui pense autant qu’elle groove. Une œuvre nourrie par les diasporas caribéennes, Édouard Glissant, les mythologies noires, les ruines coloniales et les futurs encore possibles. Mais là où beaucoup transforment ces références en décoration universitaire, Joseph leur laisse du sang, de la sueur et des ombres.
The Ark n’est pas un disque qui cherche à séduire immédiatement. Il agit plutôt comme ces rêves bizarres qui reviennent plusieurs jours après le réveil, sans prévenir, au coin d’une rue ou dans un bus trop silencieux. Et dans une époque où tant de musique ressemble à du contenu pressé sous vide, cette arche-là avance encore avec du feu dans le ventre.
Anthony Joseph The Ark :
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