Longtemps parents pauvres des prestigieux festivals d’été de Carthage ou d’Hammamet, les JMC, Journées Musicales de Carthage, ont toujours peiné à trouver leur place sur la scène tunisienne. Est-ce un salon professionnel de la musique à l’instar d’un Visa for Music marocain… et on sait qu’il est dur de rivaliser avec la puissance de l’organisation marocaine, est-ce un festival grand public, avec des dates ouvertes à tous… ou est-ce un peu tout ça en même temps ? Oui, pendant longtemps le festival a joué un peu timidement sur toutes ses cartes, avec un soutien de l’État… aussi présent que gênant, poussant sur le devant de la scène des personnes parfois plus courtisanes qu’artisans de la musique… Mais ça… c’était avant !
Pour leur édition 2026, les JMC font peau neuve, avec des concerts grand public gratuits ou à des prix plus que raisonnables, sur l’avenue Habib Bourguiba, historique boulevard du centre-ville, ou dans les trois salles de spectacle de la Cité de la Culture de Tunis. Mais aussi avec toute une dimension professionnelle, avec des acteurs de l’industrie musicale, tourneurs, producteurs venus de Tunisie, mais aussi du monde arabe et d’Europe…
… Ah… ? On ne fait que redire ce qu’on a dit dans le premier paragraphe ? Vous êtes sûr ? Oui… il semble que ce soit vrai…
Bon… alors qu’est-ce qui fait qu’on a le sentiment que cette édition des JMC 2026 fait peau neuve ?! C’est peut-être la présence d’un nouveau directeur, Mondher Falleh, qui, plutôt que de se terrer dans des bureaux climatisés, a choisi d’imposer sa présence sémillante partout où l’on peut poser les yeux durant le festival… Vous êtes assis dans une salle de spectacle… vous le voyez descendre et remonter les allées, saluant çà et là musiciens et partenaires. Vous buvez un petit café entre deux représentations, dans le patio ou à la buvette de la Cité de la Culture… il est là ! Vous partez au centre-ville voir un des concerts gratuits qui se déroulent sur l’avenue Habib Bourguiba… il est là aux côtés de l’équipe technique ! Et en écrivant ces lignes, on va bien regarder à droite et à gauche pour s’assurer qu’il n’est pas au-dessus de notre épaule !
Mais plus que sa présence dans les couloirs, c’est surtout sa vision et celle du comité de sélection (composé du pianiste Sami Ben Saïd, ancien directeur des JMC, du guitariste Hedi Fahem, de la chercheuse Sayma Samoud et du producteur Mohamed Ben Said), qui font le succès de cette édition. Il faut dire que, de l’ouverture au public, avec la figure du rap tunisien Vipa qui a décidé de se la jouer Kamasi Washington avec un big band très cuivré, à la clôture qui sera assurée par nulle autre que la popstar syrienne Faia Younan, cette année, les JMC ont misé sur un programme pointu et des découvertes réjouissantes, de quoi convaincre même les oreilles les plus difficiles
On pense par exemple au tourbillon fleuri et industriel de Sarab, le groupe français emmené par la chanteuse syrienne Climène Zarkan, qui a déployé sur scène une tempête qui relie la plus belle des poésies du Levant à la violence d’une guitare qui va taquiner le metal, et à un claviériste dont les échappées n’auraient pas à rougir devant Ray Manzarek.
On pense aux vapeurs mystiques du rituel musical de Jathb, au jazz rayonnant d’Aâma, au metal de Saharage, aux leçons de raï, celles touchantes, mais un peu muséales, des Dames du Raï, à celles portées par l’incroyable voix de la chanteuse marocaine de The Leila… Oui, on pense aux troubadours modernes palestiniens d’Alkalsaat, et aux vapeurs un peu plus bourgeoises de l’artiste égyptienne Youssra el Hawary…
On pense à l’artiste sénégalais Sahad Sarr, qui, avec son armée de musiciens sapeurs, a réussi à faire ce qu’il voulait de son public : les faire se lever, s’asseoir, descendre en bas, en haut, à droite, à gauche… Il faut dire qu’avec sa dynamique fusion afro intemporelle, Sahad ne boude ni les grooves ni les couleurs !
On pense aussi aux têtes d’affiche Labess, Gultrah Sound System, pour lesquels il fallait batailler dur pour espérer avoir un billet, mais surtout au groupe de rock jordanien Jadal qui a drainé à la Cité de la Culture tellement de cohortes de jeunes, tous plus stylés les uns que les autres, rivalisant de clous, de dentelle noire, de franges et de chaînes… qu’après leur concert à guichets fermés du mercredi soir, il a fallu organiser en urgence une deuxième date le lendemain pour tenter d’apaiser un peu les frustrations adolescentes de ceux qui n’ont pu s’y rendre. Concert du lendemain… sold out également !
Une programmation aboutie, une équipe percutante, une partie professionnelle qui a réservé quelques belles rencontres, une série de concerts organisés dans les prisons tunisiennes… peau neuve ou pas, ces JMC 2026 ont changé la donne, et ont transformé ce festival qui souvent n’a été réservé qu’à quelques connaisseurs, en un moment marquant, un temps fort de la musique en Tunisie.
