Si vous êtes un tant soit peu familier des musiques de la Corne de l’Afrique et plus particulièrement de la Somalie, il est impossible que vous soyez passé à côté du mythique groupe Dur-Dur Band ; et si vous ne connaissez pas grand-chose à cette zone géographique, vous avez peut-être déjà entendu une de leurs chansons en soirée, ou dans un sample, ne serait-ce qu’avec Baloji qui a repris l’irrésistible disco de « Dooyo » sur son « Soleil de Volt »… mais nous ne sommes pas là pour parler de Baloji, mais du Dur-Dur Band, que le label Analog Africa a décidé de mettre en vedette dans sa dernière parution, qui d’ailleurs ne s’embarrasse pas d’une tracklist alambiquée et se contente de nous balancer, tels quels, sur le gras noir des sillons d’un vinyle, les Volumes 3 et 4 du groupe de Mogadiscio.
Et ceux qui savent… savent que c’est là une denrée rare et précieuse ! Oui, le meilleur des caviars ne s’embarrasse pas d’une préparation complexe, il se mange tel quel sur le dos de la main… ici, de l’oreille !
Orchestre mythique de l’âge d’or de la musique somalienne, qui, envers et contre tous, ou, en tout cas, tout, a réussi à forger un son somalien nouveau dans les années 80. Loin des orchestres nationaux, le Dur-Dur Band, depuis sa résidence du Jubba Hotel, a expérimenté plus que tout autre groupe de l’époque : il est parti chercher les guitares de la funk, il a plongé dans les arcanes du disco, il a écouté le reggae… et a mélangé tout ça à son propre style somali.
Un véritable voyage sonore que le public de l’hôtel et des discothèques de Mogadiscio a pu apprécier (et à l’époque, Mogadiscio est loin de l’image parfois un peu funeste qui lui colle encore à la peau : c’est la perle de l’océan Indien, une ville cosmopolite et bouillonnante), mais qui a aussi heureusement été capturé en studio. Il y a d’abord eu les Volumes 1 et 2, qui ont d’ailleurs eux aussi été réédités par Analog Africa sur vinyle… un très bon moment que vous pouvez retrouver ici ! Et puis, il y a eu les Volumes 3 et 4, ceux de la bascule, ceux qui dansent au bord du gouffre…
Faut dire qu’ils ont été enregistrés à une période où le groupe a connu de grosses périodes de turbulences… Déjà, le pays connaît des périodes de troubles intenses, le régime de Siad Barre commence à tituber… et dans ce climat morose, une série d’épreuves touche le groupe.
Peu avant l’enregistrement du Volume 3, le chanteur, Shimaali Ahmed Shimaali, se blesse dans un accident de voiture, puis il décide de quitter le groupe… non pas pour se retirer de la vie musicale… non, mais pour rejoindre l’Iftin Band, le principal rival du groupe !
Avant l’enregistrement du Volume 4, c’est le chanteur principal du groupe, celui qui est là depuis le début, Baastow, qui, lui, décide de quitter le pays pour aller s’installer en Arabie saoudite. Et ce n’est pas tout… l’un des autres membres fondateurs du Dur-Dur Band, le chef d’orchestre Isse Dahir Qassim, alors qu’il faisait des balances dans un théâtre, meurt électrocuté.
Mais, malgré ces épreuves qui auraient été insurmontables pour beaucoup, le Dur-Dur Band continue : il recrute de nouveaux musiciens, il pousse encore plus loin ses expérimentations, travaille sur des textures plus électroniques, se perfectionne dans sa funk somali, consolide ce qu’aujourd’hui on se plaît à appeler le Mogadisco… Le Volume 3 sort en 1988, le Volume 4 en 1989. Vous y découvrirez des chansons d’amour tendres comme « Naf Jacayl », des mélodies enjouées comme sur « Doobnimadey (My Maiden) », mais surtout d’irrésistibles tourbillons funk et disco comme sur « Faduma » ou « Is Yeel Yeel ».
Il y aura un peu plus tard un ultime Volume 5… et ce sera tout. Après, l’histoire. La guerre civile, la chape de plomb sur la culture, les seigneurs de guerre… l’exil. L’exil, et quelques cassettes qui ont survécu çà et là chez quelques marchands de Mogadiscio… et qui nous permettent aujourd’hui, grâce au travail de labels comme Analog Africa ou Ostinato Records, de découvrir ou redécouvrir un pan de l’histoire musicale africaine.
Dur-Dur Band Volume 3 (1988) & Volume 4 (1989) :
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