Teodros Makonnen, l’orgue qui rêvait l’Éthiopie des années 80

Autant le dire d’emblée, certaines rééditions ont valeur de manifeste. Celle que propose le label éthiopien Muzikawi, Teodros Makonnen With His Organ, en fait assurément partie. Voilà un disque qui, au début des années 1980, semblait déjà appartenir à un futur que la synthpop n’avait pas encore osé imaginer. Et c’est peu dire que d’affirmer que certains groupes contemporains peinent encore à atteindre la modernité de ce que Teodros Makonnen, alias Teddy Mak, accomplissait alors avec un simple orgue électronique.

Fondé en 2020 par l’organisation culturelle Selam Ethiopia, le label Muzikawi œuvre depuis six années à préserver l’héritage musical éthiopien, tout en améliorant les infrastructures pour les artistes. La réédition de Teodros Makonnen With His Organ s’inscrit pleinement dans cette mission.

L’histoire de cet enregistrement tient de la légende. Alors qu’il joue au Wabi Shebelle Hotel avec le Shebele Band, Teodros Makonnen rencontre un diplomate saoudien qui possède un synthétiseur Yamaha à deux claviers. Chez lui, à Addis-Abeba, l’album est enregistré en une seule soirée, en une seule prise. Ce geste, presque fortuit, allait marquer durablement la musique éthiopienne. Car en ce début des années 1980, l’électronique divise, les orgues électriques et les boîtes à rythmes remplacent peu à peu les groupes d’hôtel, permettant à un seul musicien de contrôler mélodie, accompagnement et rythme. Teodros est l’un des premiers à explorer cette voie.

Lui qui s’est fait un nom comme claviériste et arrangeur au sein des groupes Wabi Shebelle, Dahlak et Shebele, collaborant avec Mulatu Astatke, Aster Aweke, Tilahun Gessesse, Mahmoud Ahmed ou Alemayehu Eshete, devient le seul homme derrière l’orchestre.

Sur Teodros Makonnen With His Organ, rien d’autre que Teddy Mak et son orgue, comme le titre l’annonce. Les mélodies traditionnelles sont transposées sur les sons synthétiques du Yamaha, résonnant avec un éclat futuriste tout en conservant un voile de profonde nostalgie. Les gammes éthiopiennes empruntent des couloirs hypnotiques, la boîte à rythmes guide le son d’une manière à la fois mécanique, inexorable et presque fantomatique. Des pièces comme « Libesh Kabashen » ou « Odu Gol Golesa » enveloppent l’auditeur d’une matière onirique. D’autres, telles « Meche New Hageren Yemayew » et « Lelitu Alnega Alegn », adoptent un timbre plus sombre, pulsé, étrange.

D’abord paru uniquement en cassette, ce disque exsude un mystère qui dépasse bien des enregistrements éthiopiens de l’époque. Il est resté presque inconnu hors d’Éthiopie jusqu’à aujourd’hui. Sa réédition par Muzikawi permet enfin de mesurer l’ampleur d’un legs, celui d’un passeur qui, avec un orgue, a ouvert la voie à des décennies de musique éthiopienne digitale. Un jalon, assurément. Une rêverie électronique, surtout.

Teodros Makonnen Teodros Makonnen With His Organ :

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