Le saxophone n’est pas, ici, un simple instrument. Il est un souffle, une tension, un fil tendu entre la terre et une forme d’élévation que l’on devine plus qu’on ne la touche. Avec L I N D A, Linda Sikhakhane ne livre pas un énième disque de jazz sud-africain. Il pose une pierre, massive, dans ce qui demeure l’une des traditions les plus exigeantes du continent. Celle du spiritual jazz, cette musique qui ne se contente pas d’être écoutée, mais qui s’habite, qui se vit, qui se médite.
On évoquera Nduduzo Makhathini, non par facilité, mais par évidence. La production du maître est là, œil fraternel, main posée sur les esquisses du jeune saxophoniste. Car le propos de Sikhakhane, dans ce cinquième album, est moins d’imposer des compositions finies que de laisser affleurer des formes, de guider des ébauches vers leur nécessité intérieure. Cette méthode, périlleuse, pourrait sombrer dans l’improvisation bavarde. Il n’en est rien. La rigueur est patente, la direction, souveraine. Le soprano, dont la voix aiguë perce le tissu sonore du deuxième single, « Indlela », se substitue au ténor pour mieux creuser l’espace, pour mieux y installer un silence qui parle autant que les notes.
L’atmosphère générale est celle d’une cérémonie retenue. Pas de fougue inutile, pas d’exhibition. Une gravité, plutôt, qui n’exclut pas la beauté. On songe à la mystique de certains enregistrements d’un autre âge, mais l’ancrage est résolument contemporain. Le battement des peaux de Kabelo Mokhatla semble franchir des lignes invisibles, tandis que la section rythmique, dans sa double origine sud-africaine et américaine, verrouille et libère le flux avec une intelligence rare. La voix d’Omagugu, sur l’ouverture, « Days Begin to Sing », ne chante pas, elle invoque, elle appelle un amour qui se confond avec la quête d’un dessein vital.
L’album tient sa promesse la plus haute, celle de ne rien céder à la facilité. Les influences affleurent – hip-hop, néo-soul mzansi, amapiano – mais elles sont digérées, intégrées à un langage qui ne doit rien à la mode. Elles servent le propos, qui est de sonder l’héritage, la filiation, la spiritualité et la place de l’individu dans le collectif. Avec la participation du rappeur Zuluboy, du trompettiste Thabo Sikhakhane, frère de jeu et de sang de Linda, le disque tisse des liens qui dépassent la simple performance. Il interroge la descendance, la transmission, ce qui se passe de père en fils, de musicien à musicien, d’une génération à l’autre. Il est, en somme, une méditation en actes sur ce qui compose un homme, sur ce qui compose l’homme.
On sort de cette écoute avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose d’accompli. Un monument, certes, mais un monument habité, vivant, qui respire dans ses silences. L I N D A est une œuvre exigeante, qui refuse la complaisance, et c’est précisément en cela qu’elle touche.
Linda Sikhakhane L I N D A :
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