CKay exorcise la violence de notre monde avec Banger Boy

C’est vrai. C’est vrai que quand on chronique des disques dans nos pages, il y en a de deux genres, ceux qui sont… sympa, et puis ceux dont on sent qu’il y a un peu plus derrière. Et Banger Boy, troisième opus de CKay, appartient à cette seconde catégorie. Avec une violence douce qui n’appartient qu’à lui, l’artiste nigérian, celui que l’internet a couronné « Africa’s Boyfriend », signe ici un virage aussi radical que nécessaire, un disque qui sent la poudre, la sueur des clubs de Lagos et cette mélancolie… cette mélancolie indélébile, celle de ceux qui ont vu la mort en face.

Car il ne faut pas oublier d’où vient cet homme. CKay avait quatre ans lorsqu’il a vu des gens mourir pour la première fois, à Kaduna, dans le nord du Nigeria, où les émeutes religieuses et les tueries faisaient partie du paysage ordinaire de son enfance. Et deux décennies et six milliards de streams plus tard, le voilà toujours en train d’exorciser la violence de son enfance, la violence de son pays, dans la danse et dans la musique.

Banger Boy est un album qui ne se contente pas de faire du bruit, qui ne se contente pas de faire chantonner un refrain abêtissant, qui ne se contente pas de tirer sur la piste de danse… Oh, bien sûr, il fait un peu tout ça. Mais il y a aussi des moments où le temps se suspend, où la musique, assourdissante, pleine, complète, envahit tout, fait disparaître les souffrances, fait oublier les peines… jusqu’à la fin de la chanson.

Au service de CKay ? Cette fameuse « Mara », cette house music nigériane née dans les rues de Lagos, loin des studios aseptisés et des playlists algorithmiques, CKay la saisit comme une bouée de sauvetage. Il abandonne les tempos mid-tempo de « Love Nwantiti », ce tube historique, premier single africain à franchir le milliard de streams sur Spotify, pour embrasser une énergie viscérale, une musique qui, selon ses propres mots, « frappe au niveau de l’ADN ». Pas de calcul, pas de réflexion, on entend, on danse, point.

L’ironie est savoureuse. CKay a été l’un des premiers à adopter l’amapiano, ce genre sud-africain qui a envahi le continent, avant même qu’il ne devienne le monstre que l’on connaît. Mais lassé par la standardisation, par la créativité en berne, il est allé chercher plus loin, plus bas, plus brut. La Mara, c’est le retour aux sources, la musique des DJs de rue, des rappeurs yorubas inconnus sur les réseaux mais qui savent déclencher l’hystérie collective. Une filiation directe avec le Galala des années 90, avec Daddy Showkey, cette énergie des marges que les grandes scènes internationales ont trop souvent oubliée.

L’album déploie ses douze titres comme douze variations sur un même thème : comment garder sa joie intacte quand tout conspire à la détruire. Le premier vers de « BODY (danz) », chanté en igbo, pose d’emblée le cadre : « I want to party, nsogbu too much » — je veux faire la fête, trop de problèmes. Ce mot, nsogbu, le trouble, l’épreuve, court comme un fil rouge à travers tout le projet. CKay ne l’ignore pas. Il évoque les guerres, les kidnappings, les attaques terroristes, cette violence qui a marqué son enfance à Kaduna. Mais il refuse de s’y soumettre. La fête n’est pas une fuite, c’est une résistance.

La construction de l’album est pensée comme un vinyle des années 70, où chaque face s’écoute sans interruption. La face A, plus rapide, plus brute ; la face B, qui explore des mid-tempo tout aussi percutants. « NDA » est l’ouverture parfaite, le moment où le Banger Boy naît, où l’on comprend que l’album est une réponse à une expérience douloureuse, et que cette réponse, c’est la vie vécue plus intensément encore.

Au fond, Banger Boy est un album sur l’équilibre impossible. L’artiste le dit lui-même : « L’argent n’achète pas le bonheur, mais il achète ce qui apporte le bonheur. » Une phrase qui résume une philosophie de la nuance, du refus des absolus. CKay ne prétend pas avoir trouvé la paix, non, mais il a trouvé comment danser avec le chaos.

CKay Banger Boy :

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