S’il fallait comparer le précédent album de Kefaya & Elaha Soroor, Songs of Our Mothers, avec ce prochain disque à venir, Our Freedoms Must Be Won – Azadi Kho Bigri, qui commence déjà à se dévoiler avec le morceau éponyme puis avec “Cold & Heavy – Sardo Sangin”, il faudrait parler d’un passage brutal d’un disque riche, subtil, élégamment construit, à une véritable décharge d’énergie brute. Comme si les mêmes musiciens avaient quitté la pénombre des mémoires familiales pour entrer dans une rue en feu, au milieu des sirènes, des frontières et des visages épuisés.
Et “Cold & Heavy” porte bien son nom. Froid et lourd. Pas lourd dans le sens pompeux du terme, ce lourd boursouflé que certains groupes confondent avec la profondeur. Non. Ici, le poids vient d’ailleurs. Il vient de cette fatigue politique qui finit par contaminer les corps. Cette manière qu’a le monde moderne d’épuiser les gens jusqu’à rendre normale la déconnexion émotionnelle. Des êtres collés les uns aux autres dans les métros, dans les camps, dans les villes saturées de lumière artificielle, mais intérieurement absents. Des silhouettes qui avancent comme des robots dans les couloirs du metro… mais là c’est une autre chanson !
De la musique au texte inspiré par le poète afghan Milad, Kefaya & Elaha Soroor ne tournent pas autour du sujet, ils ne prennent pas de pincettes. Les polyrythmies cognent le fond des temps, les synthétiseurs épaississent l’air, se répandent sur les morceaux comme la fumée sur un incendie, les guitares claquent. La batterie de Joost Hendrickx refuse le confort. Al MacSween et Giuliano Modarelli construisent un espace sonore mouvant, presque instable, tranchant. Puis arrive Elaha Soroor. Et là, le morceau change encore de densité.
Certaines voix chantent. D’autres portent des cicatrices. Celle d’Elaha Soroor appartient clairement à la seconde catégorie. Passée par le télécrochet Afghan Star, elle fut la première chanteuse d’ethnie hazara à apparaître à la télévision afghane, avant de devoir fuir les menaces des talibans. Son chant est terriblement concret, terriblement brut, il contient la poussière, l’exil, la colère retenue, mais aussi une étrange forme de dignité, froide et lourde. Celle des êtres abîmés par le monde mais incapables de ramper devant lui.
L’urgence et la brutalité de ce disque n’est qu’un miroir de notre monde, c’est la réponse à la guerre, au génocide, à l’omniprésence de la violence et de l’injustice. Le disque désigne et dénonce ces mécanismes, il montre comment les systèmes fabriquent l’isolement pour survivre. Comment la violence devient administrative. Comment la peur devient une architecture politique. Il nous oblige à sentir presque physiquement ce que l’on préfère regarder de loin, via un écran, via des statistiques, ou des présentateurs qui nous édulcorent le propos.
Et dans ce disque remplis de chansons qui peuvent déranger, secouer, perturber… il y a aussi cette contradiction permanente, celle d’une musique traversée par le désastre mais conçue pour les corps réunis. Comme si danser ensemble devenait déjà une forme de résistance minimale dans une époque obsédée par la séparation.
Kefaya & Elaha Soroor Our Freedoms Must Be Won – Azadi Kho Bigri :
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