À une époque où la voix politique bégaie, où les grandes gueules du discours international se font soudainement muettes devant l’étau qui se resserre sur Cuba, il reste la musique. Elle n’a pas d’ambassadeur, elle n’a pas de résolution de l’ONU à faire voter. Elle a des percussions. Elle a des trompettes. Elle a, surtout, cette capacité détestable pour les puissants de faire exister ce qu’ils voudraient réduire au silence. Dave De Rose, jazzman anglo-italien au parcours échappant aux cases, vient de signer le treizième opus de sa série Agile Experiments. Intitulé Havana, sobrement. Parce que parfois, nommer, c’est déjà résister.
Et derrière ce disque, derrière les peaux tendues qui semblent causer directement avec les orishas, derrière le souffle de la trompette de Rasiel Aldama Chiroles, derrière les cascades de percussions de Dengis Bofill et le tres (petite guitare cubaine) virtuose d’Amanda Quiñones, il n’y a pas qu’un enregistrement. Il y a une tentative, presque une gageure, rendre compte de l’ambiance d’une capitale qui n’en finit pas de se déliter sous les assauts du temps et des politiques hostiles. Une marche parmi les anciens immeubles où les rigoureuses lignes de l’Art déco se frottent aux circonvolutions florales de l’Art nouveau. Où les crépis s’effritent, où les façades se souviennent d’une splendeur révolue. Mais ce défraîchi, ce presque caduc, trouve son contrepied dans la fraîcheur obstinée d’un peuple, dans une culture qui n’a jamais su baisser les bras.
Le disque ne se contente pas de reproduire. Il incorpore. Les bruits de la rue, le ronron des moteurs, les conversations captées au détour d’une balade, tout ce tissu sonore que la plupart des productions modernes s’évertuent à gommer se trouve ici magnifié, tissé dans la trame. Havana est un enregistrement qui respire. Il sue. Il vit. Il refuse la stérilité du studio pour embrasser l’humidité chaude des nuits cubaines. Et dans cette porosité, cette acceptation de l’imperfection et du risque – puisque tout est capté sur le vif, en improvisation, avec le droit sacré de se tromper – le disque devient un objet politique.
Car oui, ce Havana est un acte de résistance. Face à l’étouffoir américain, face au silence des grandes consciences occidentales, Dave De Rose répond par la vibration. Par une forme de futurisme afro-cubain qui ne nie pas les tensions – la douceur et la dureté, l’élan et la retenue – mais les dépasse dans une géométrie variable de sons.
Alors, oui, ce n’est pas un disque pour les amateurs de confort. C’est un disque pour ceux qui acceptent de se laisser porter par des atmosphères qui se défont et se reforment, comme les nuages au-dessus de la ville. Pour ceux qui comprennent qu’une culture ne se défend pas par des communiqués, mais par la persistance de son souffle. Havana n’a pas besoin de slogans. Il a des rythmes. Et ces rythmes, portés par les baguettes de De Rose, sont une invitation à quitter la pesanteur du réel pour une autre dimension. Celle où Cuba, malgré tout, continue de danser.
Dave De Rose Havana :
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