Le jeu est rapide, habile. Les notes du rubab s’envolent au-dessus des textures rythmiques des tablas et des percussions qui s’agitent en contrebas. Et ce n’est pas tous les jours qu’un luth afghan trouve encore la force de briller ainsi. Faut dire qu’entre les talibans, l’invasion américaine, puis encore les talibans, l’Afghanistan a surtout été exporté comme décor de guerre pour chaînes d’info continue. Des montagnes, des drones, des barbus armés jusqu’aux dents, puis rideau. La culture afghane, pourtant immense, raffinée, labyrinthique, est restée coincée derrière les gravats et les fantasmes géopolitiques des grandes puissances.
Alors forcément, lorsqu’un disque comme Echoes in the Weave de Sareban apparaît, il produit un drôle d’effet. Pas celui d’un objet exotique bricolé pour festivals en quête de “world music” tiède et adapté au goût occidental. Non. Ici, le rubab respire encore comme un instrument vivant, rugueux, traversé d’histoires, de transmissions et d’obsessions musicales qui dépassent largement les frontières afghanes.
Sareban, de son vrai nom Maurice Clavel, est suisse. Oui, suisse. Un pays surtout connu pour ses banques, ses montres et ses montagnes. Et pourtant, Clavel a laissé de côté le souffle massif du cor des Alpes pour se perdre dans les méandres du rubab afghan, sous la tutelle du maître Ustad Daud Khan Sadozai. Dix années d’apprentissage presque monastique, loin des musiciens pressés qui découvrent trois gammes orientales avant d’aller vendre leur “fusion” au premier venu.
Et ce qui frappe sur Echoes in the Weave, c’est justement cette retenue. Pas d’électronique inutile. Pas de greffe occidentale forcée pour rassurer les oreilles européennes. Sareban reste au plus près des traditions de Kaboul, mais laisse aussi dériver ses cordes vers les répertoires pakistanais, hindoustanis ou baloutches. Les morceaux avancent lentement, par spirales, par répétitions, par glissements rythmiques presque hypnotiques. Le rubab y devient tour à tour percussion, plainte, battement, respiration sèche.
Autour de lui, une petite assemblée de musiciens remarquablement choisis évite le piège de la démonstration technique. Ludovic Ottiger installe les vibrations métalliques du morchang, une étonnante et bourdonnante guimbarde indienne. L’Afghan Faisal Salimi et l’Indien Subhajit Brahmachari travaillent les tablas avec une précision d’orfèvre, pendant que Şakir Ozan Uygan et Shahab Eghbali étendent le paysage rythmique vers la Turquie et l’Iran.
Puis il y a des morceaux comme « Ayrılık », traversé par ce cycle en 10/8 venu des traditions kurdes et anatoliennes. Le genre de détail qui dit beaucoup sur le disque, Sareban ne joue pas au conservateur de musée. Il explore. Avec prudence, avec respect, mais aussi avec curiosité. Et dans une époque où tout doit être compressé, accéléré, transformé en contenu jetable, Echoes in the Weave demande encore une chose devenue presque obscène aujourd’hui, le temps d’écouter.
Sareban Echoes in the Weave :
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