Asdaa : Sufian Ararah et les échos de Tripoli

Avec « Asdaa », Sufian Ararah ne propose pas un simple morceau, il entrouvre quelque chose de plus fragile, de plus instable aussi : une mémoire qui ne tient plus tout à fait en place. Le mot veut dire “échos”, et pour une fois, le titre ne ment pas. Il suffit de quelques notes pour comprendre que rien ici n’est frontal. Tout se joue dans le retrait, dans cette manière de dire sans appuyer, de suggérer sans souligner.

L’oud d’Ararah avance comme à tâtons, mais avec une précision presque cruelle. Chaque note semble pesée, déposée avec cette lenteur qu’on associe aux choses qui comptent vraiment. En face, le piano d’Andreas F. Staffel ne cherche pas à rivaliser. Il répond, il contourne, il laisse des espaces. Un jeu de question-réponse, oui, mais sans démonstration inutile. Oui, plutôt une conversation à voix basse, comme si le moindre excès risquait de briser quelque chose.

Et ce quelque chose, c’est Tripoli. Pas la ville réelle, pas celle des cartes ou des actualités, mais une ville intérieure, déplacée, recomposée. Une ville qui survit dans les interstices du morceau, qui se reflète ailleurs — Istanbul, Tunis, Alger — sans jamais se confondre avec elles. Il y a là une géographie intime, presque obstinée, où chaque lieu porte la trace d’un autre. Rien n’est stable, tout circule.

Ce qui frappe, c’est cette manière d’éviter le pathos. La mélancolie est là, évidente, mais elle ne déborde jamais. Elle bourdonne, elle s’installe, elle travaille en profondeur. L’oud plane, parfois suspendu, parfois plus tranchant, pendant que le piano vient poser des lignes discrètes, presque effacées. On est loin des grandes envolées faciles. Ici, le silence fait partie du discours.

Installé à Berlin, nourri de maqâms, de rythmes nord-africains et de fragments méditerranéens, Ararah ne cherche pas à faire cohabiter les influences, il les laisse se répondre, se heurter parfois, se transformer. « Asdaa » devient alors une chambre d’écho, oui, mais une chambre habitée. Pas un souvenir figé, plutôt un mouvement lent, une dérive contrôlée.

Un morceau qui ne cherche pas à séduire immédiatement. Il préfère rester en retrait, presque à distance. Et c’est précisément là qu’il s’installe… durablement.

Sufian Ararah « Asdaa » :

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