L’entretien : Maria-Gracia Latedjou, une voix, des langues, et du sable rouge

Nouvelle venue sur la scène musicale africaine, la chanteuse et violoniste bénino-angolaise Maria-Gracia Latedjou séduit d’emblée avec sa voix, belle et claire, qui vient illuminer les harmonies minimalistes de son premier EP, O Baile Dos Sentidos. Mais au-delà de sa pureté vocale, cette artiste métisse qui réside à Luanda, s’interroge, et nous interroge avec poésie, sur l’identité et la langue.

Aujourd’hui, et alors qu’elle vient de publier un court métrage qui s’articule autour de son titre “Ancêtre de Sable Rouge”, Maria Gracia Latedjou nous accorde un passionnant entretien, où elle revient sur ses origines, ses inspirations, et passions !

L’entretien :

Djolo : Bonjour, si tu devais te présenter en trois mots sans utiliser « chanteuse » et « violoniste », lesquels utiliserais-tu?

Maria-Gracia Latedjou : Peut-être “compositeure”. Je m’identifie beaucoup avec le verbe “composer”, pas seulement en musique mais dans d’autres formes artistiques. J’ai l’impression qu’il sous-entend l’action d’assembler des choses qui ne sont pas forcément les mêmes, mais qui vont bien ensemble. Un peu comme pour des harmonies vocales, par exemple. La voix grave est complètement différente d’une voix aiguë (il faut souvent deux corps tout à fait différents pour les émettre), mais elles peuvent finir par se marier parfaitement. 

Djolo : Quelle est l’histoire de ta famille?

Maria-Gracia Latedjou : Mon père est angolais, de la province du Zaire, située au nord-ouest de l’Angola.Le Kikongo est sa langue maternelle. Ma mère est béninoise. Le Fon est sa langue maternelle. Elle parle aussi le Mina. Son père, mon grand-père, était d’une famille nigériane d’Ibadan, qui s’était installée au Bénin à un moment.Il parlait Fon, Mina, mais aussi Yoruba, avec sa famille. Ma grand-mère maternelle était béninoise, de Ouidah. Mes grands-parents ont vécu dans d’autres pays d’Afrique, mais c’est au Bénin, à Cotonou, qu’ils ont élevé ma mère, mes tantes et mes oncles.

Mes parents se sont rencontrés au Togo, puis ils ont étudié entre Lomé et Cotonou. Ils ont choisi de vivre en Angola. C’est donc à Luanda qu’ils nous ont élevés; mes frères, mes soeurs et moi.

On allait au Bénin en vacances, pour voir ma grand-mère, mes cousins et cousines. Cotonou a toujours été notre lieu de rencontre. C’est un endroit pour lequel j’éprouve beaucoup d’amour, mais aussi de la nostalgie. C’est une ville rarement imparfaite à mes yeux – comme tout lieu de vacances, non… 

Djolo : Quelles sont tes principales inspirations musicales? 

Maria-Gracia Latedjou : Je pense souvent aux harmonies présentes dans les musiques sud-africaines. Mon père a beaucoup joué Ladysmith Black Mambazo à une période de notre enfance.

J’aime beaucoup Dorothy Ashby, une harpiste afro-américaine des années 50, 60, 70. Pour sa sensibilité mélodique, son rythme et sa capacité d’interprétation, comme si elle recomposait un morceau au lieu de faire une simple « reprise ». John Lewis, un pianiste afro-américain classique-jazz, qui pour moi a joué les pièces pour piano de Bach comme personne, en y mettant beaucoup de swing et de jazz, comme si c’était exactement la façon dont elles devaient être jouées. Bella Bellow, la chanteuse togolaise. Pour sa voix et pour le minimalisme des compositions où elle pose ses longues notes. Parce qu’elle chante fort et beau. Parce qu’elle chante l’amour en Mina. Ray Lema, pianiste congolais. C’est juste trop beau, comme il joue… Trop de sensibilité! Lokua Kanza ; il est magnifique! Le bassiste camerounais Richard Bona, pour les harmonies, la sensibilité. Esperanza Spalding, chanteuse & bassiste afro-américaine. Pour sa créativité et sa capacité de s’inventer ses propres fusions. Nina Simone, de loin ma pianiste préférée. Pete Rock, pour ses instrumentaux. J’aime aussi beaucoup le violoniste Stéphane Grappelli, pour ses arpèges et ses impros, et parce qu’il avait toujours le sourire quand il jouait, ce qui m’intriguait d’ailleurs, parce que ça m’a pris beaucoup de temps avant de me sentir physiquement à l’aise avec le violon.

Djolo : Racontes-nous un peu ton parcours avec le violon.

Maria-Gracia Latedjou : Le violon… c’était un peu par hasard. Je devais avoir 14/15 ans quand, en plein milieu d’une conversation avec l’un de mes grands frères – qui est lui aussi musicien – je lui ai dit que j’aimais bien le son de l’instrument. Quelques mois après, en voyage, il m’a acheté un violon qui était en fait un 3/4, trop petit pour ma taille.

J’avais oublié notre conversation… je n’ai donc pas trop compris pourquoi il me l’avait acheté. L’instrument est donc resté posé dans un coin de la maison pendant à peu près un an.

Un jour, je suis allée voir la prof de musique de mon lycée – qui était violoncelliste, et je lui ai demandé si elle connaissait quelqu’un qui pouvait me donner des cours. Bien qu’il y ait maintenant beaucoup d’enseignants et d’orchestres d’écoles pour instruments à cordes  à Luanda, c’était difficile de trouver des profs de violon à l’époque.  Elle m’a appris quelques bases. Avant de prendre des cours avec des violonistes, j’ai donc commencé à apprendre à jouer l’instrument un peu comme je le sentais. J’écris que je suis « violoniste » parce que c’est plus simple, en un mot. Mais je pense que j’aime les instruments en général. C’est aussi pour ça que j’ai voulu composer au piano pour le film.

Au violon, j’essaye de chercher un rythme mélodique qui ait des pauses et des intercalations avec la voix. Je m’inspire donc parfois du travail du compositeur indien Dr. L. Subramaniam, ou de la violoniste autrichienne-moldave Patricia Kopatchinskaja, par exemple.

Djolo : Comment tu vois cet instrument sur la scène musicale africaine, quelle place occupe t’il?

Maria-Gracia Latedjou : J’ai l’impression pour l’instant qu’on le voit beaucoup comme un instrument d’accompagnement ou pour orchestre de musique classique occidentale. Alors qu’il a une identité très unique dans la Morna cap-verdienne ou dans la musique soudanaise. Au Cap-Vert, il y avait par exemple Travadinha, un violoniste qui était lui aussi autodidacte et qui jouait des Mornas, Coladeiras et d’autres styles traditionnels du Cap-Vert. Je pense qu’il y a une construction d’identité occidentale très figée rattachée au violon, ce qui empêche qu’il soit naturellement perçu comme un instrument qui, comme tout autre, a une réelle voix sonore dans tout type de musique.

Djolo :Comment et/ou tu as enregistré O Baile Dos Sentidos?

Maria-Gracia Latedjou : À Luanda. Dans une armoire, parce que, après quelques tentatives, j’ai décidé ne ne pas aller en studio. O Baile dos Sentidos était un peu comme un puzzle. Il y avait donc beaucoup de trous à remplir même quelques heures avant d’enregistrer certaines chansons, et en studio, mieux vaut avoir tout prêt pour ne pas perdre de temps et ni d’argent. Je voulais avoir le temps. Je voulais improviser. L’une des paroles – Flores de Papel, est en fait une improvisation. Je voulais un écho naturel, parce que j’avais envie de donner plus d’espace à la voix. l’EP a été enregistré avec un appareil de 8 pistes d’enregistrement et deux entrées – l’une où j’ai branché le micro pour la voix, l’autre, le micro du violon. Le glockenspiel pour Ancêtre de Sable Rouge a été enregistré avec les deux micros en même temps.

Djolo : Avant O Baile Dos Sentidos, as-tu déjà eu d’autres expériences musicales?

Maria-Gracia Latedjou : Je faisais de la musique à la maison avec mon frère. Il composait un instrumental, je chantais dessus, mais on ne jouait pas de concerts. 

Djolo : Quels sont tes réalisateurs préférés? Quel genre de films aimes-tu? 

Maria-Gracia Latedjou : J’aime beaucoup Ousmane Sembène – presque tous ses films. Sembène est peut-être mon réalisateur préféré.
J’aime Chaplin. L’interlude au piano avec les textes blancs sur panneaux noirs est directement inspiré de ses films muets.

J’aime les films expérimentaux, les courts-métrages dont je ne me souviens pas, etc. J’aime beaucoup le court-métrage Pumzi de la réalisatrice kenyane Wanuri Kahiu. J’aime tous les films d’auteur africains qui racontent nos histoires ou qui rêvent comme on se voit rarement nous-mêmes, par nous nous-mêmes, à l’écran.

Djolo : Quels sont les artistes, auteurs, musiciens ou cinéastes qui t’ont inspiré pour ce film? Et de quels genres d’univers graphique tu t’es inspiré pour ce film? 

Maria-Gracia Latedjou : Pour les auteurs, il y a Édouard Glissant et son livre Poétique de la Relation, qui est l’un de mes livres préférés. Tout son concept sur la pensée archipélique, opposée à la pensée continentale, en un bloc, en amalgame. Parce qu’il y parle de langue, de particularité, de singularité, de petites choses. Il y a aussi Jean-Luc Raharimanana et son recueil de poèmes « Des Ruines ». Parce qu’il y parle de colonisation, de destructions de ce qui était avant, de langue.

Pour les performances, je pense que je m’inspire parfois des présences recrées par l’artiste kenyane Ato Malinda. Pour la façon dont elle amène au public des questions de traumatismes et de douleur. Elle a un style de performance très autobiographique, très auto-portrait. Pour la scène “Fi tè xwé towe dè?”, où le personnage du film est questionné sur sa maison, j’ai pensé au travail du photographe sud-africain Santu Mofokeng, qui a beaucoup photographié les townships en noir et blanc. Il y a une de ses collections intitulée Appropriated Spaces, où j’ai l’impression qu’ il parle en images de l’idée que l’on se construit de ce qu’est une maison, un lieu familier, un lieu auquel on appartient ou pas, sans vraiment y appartenir. Je m’inspire aussi du performeur nigerian Jelili Atiku et du performeur ghanéen Bernard Akoi-Jackson. Pour la façon dont ils utilisent les couleurs vives: le rouge, le bleu, l’or. Pour leur démarche, la lenteur pour évoquer des moments, des atmosphères, des passés.

Le plan inversé du couloir a été directement inspiré des plans inversés du film réalisé par Tseliso Monaheng pour promouvoir « Exiled », le dernier projet musical de la pianiste sud-africaine Thandi Ntuli, sorti cette année (à voir ici !).

Quant à l’interlude, je me suis inspirée de l’univers hip-hop des années 2000, avec les clips qui ont des interludes un peu hors-rythme mais charmants, ou des parties qui mènent à des scènes complètement différentes, puis qui reviennent au plan de départ avec un scratch façon là…

Pour l’atmosphère sonore au piano, je me suis inspirée du style Ragtime de musiciens comme le pianiste afro-américain Scott Joplin. C’est un style qu’on retrouvait parfois dans des sitcoms américains.

Djolo : Dans tous tes graphismes, vidéo ou image, j’ai l’impression qu’il y a peu d’images de toi vraiment claires, elles sont toutes biaisées par des flous, des angles improbables, des reflets… mis à part le portrait rouge réalisé par TRICKSTER, dans le film Ancêtre de Sable Rouge. Pourquoi ce choix?

Maria-Gracia Latedjou : Je ne pense pas que je puisse me représenter objectivement à la caméra, ou que je puisse calquer exactement la représentation de moi que j’ai en tête. Je préfère alors le flou, l’envers, le pas clair. Aussi parce que je ne me vois pas comme une seule personne, je prends donc les angles qui me traduisent les présences que je vois, quand je les aperçois.

Djolo : Qui est TRICKSTER? 

Maria-Gracia Latedjou : TRICKSTER est un artiste visuel avec lequel je travaille. Pour les films, il s’occupe des plans que je ne peux pas faire moi-même (portraits objectifs, bien tracés, etc.). C’est une entité à part entière. TRICKSTER fait aussi ses propres productions artistiques.

Djolo : Quel sens donnes tu à la scène de prélude d’Ancêtre de Sable Rouge, celle avec le maquillage? 

Maria-Gracia Latedjou : Elle est rattachée au texte à la fin du film, au vers qui dit « Ces secrets qui nous peignent les veines ». Le personnage comprend ce vers littéralement. En fait, ce personnage qui tente tant bien que mal de communiquer avec ses ancêtres – ce qu’il a du mal à faire parce qu’il ne parle pas la langue qu’ils parlent. Le personnage croit aussi que ses ancêtres demeurent entre les grains de sable qui se trouvent au large. Il s’imagine leur présence dans le vif de la couleur rouge, une couleur presque indélébile métaphoriquement, peut-être. Il essaye donc reproduire leur présence dans ses propres instants présents, à travers des éléments qui portent la couleur. Il se crée ses propres rituels, essaye de s’expliquer les choses à travers ce qu’il a interprété.

Djolo : Quels sont tes projets à venir? 

Maria-Gracia Latedjou : J’aimerais continuer à composer et à jouer en concert.

Djolo : Que peut-on te souhaiter?

Maria-Gracia Latedjou : De continuer.

 

Maria-Gracia Latedjou – Ancêtre de Sable Rouge | Film

 

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