Et pendant ce temps dans le reste du monde #297

Tandis que nous traitons sur djolo.net des actualités culturelles africaines et caribéennes, les actualités musicales sont nombreuses dans le reste du monde, et dans cette rubrique simplement intitulée « Et pendant ce temps dans le reste du monde » nous vous proposons un bref tour de ce qui nous a plu cette semaine !

Xackal « Borneo » // Espagne

Des basses et des beats qui partent dans tous les sens ou qui suivent, en tout cas, une ligne de groove qui leur est propre, ce gresil qui monte à la tête, des synthés qui s’entendent au moins jusqu’à Bornéo… Oui, le producteur espagnol Xackal n’a pas fait les choses n’importe comment sur son dernier titre, le bien nommé « Borneo », qui se révèle être un véritable exercice de clair-obscur — une transition de la chaleur du souvenir vers le tranchant froid et vif du présent. Une œuvre qui n’est pas faite pour être catégorisée, mais pour être ressentie… vécue !

Shirantha Beddage « Musaladi Vannama » // Canada, Sri Lanka

Quel projet ! Le musicien canadien sri lankais Shirantha Beddage s’est lancé dans la relecture en jazz des 18 vannamas de la culture sri lankaise – et là, on sent déjà les puristes suer à grosses gouttes. Pour ceux qui auraient décroché en cours d’histoire, les vannamas, c’est ce répertoire traditionnel qui vient droit de la cour des rois de Kandy, des compositions où chaque danse illustre un thème, entre divinités, humains et bestiaire local. Ici, avec son “Musaladi Vannama”, Shirantha s’inspire des mouvements agiles, gracieux et surtout bondissants du lièvre. Une thématique qui, avouons-le, se prête comme un gant à sa version jazz du thème – rythmée, joueuse, et tellement plus excitante qu’un énième standard réchauffé. Du jazz dans la veine d’un Rudresh Mahanthappa ou d’un Miguel Zenón, mais avec une patte bien à lui : sophistiqué, percutant, et porté par une énergie improvisée qui vous fera oublier que vous êtes en train d’écouter une œuvre vieille de plusieurs siècles.

Alex Hamberger « Freshly Beaten » // USA

Cheminer sur la Beltline (ancienne ceinture de voies ferrées à Atlanta, transformée en chemin de promenade), c’est un peu longer le fil tendu entre la promesse d’un avenir connecté et les cicatrices qu’on préfère oublier en courant plus vite. « Freshly Beaten » capte cette mélancolie de gentrification en direct, ce rythme cardiaque de la ville qui martèle ses propres faubourgs pour en extraire un progrès clinique, souvent au prix de ce qui faisait leur âme. Alex Hamberger n’y va pas par quatre chemins, il convoque une poignée d’artisans d’Atlanta – Deshaun MG Allen aux fûts, Suuflai aux claviers, Tiffany Goode au cuivre – pour un bass-driven qui ne s’embarrasse pas de nostalgie béate, mais qui avance, imperturbable et lourd, comme le rouleau compresseur de l’histoire quand il écrase des quartiers entiers pour planter ses gratte-ciel. La mélodie s’accroche, non pour vous bercer, mais pour vous coller une urgence sous la peau, celle de regarder en face ce que l’on démolit quand on croit bâtir, sans jamais cesser d’avancer, parce que s’arrêter serait trop inconfortable.

T.R. Burge & The Temple « This Bird Is Flown » // UK

Il y a dans ce « This Bird Is Flown » ce frisson particulier des choses qui naissent d’un rêve pour s’incarner dans la réalité la plus brute, celle d’un appartement de « Little Ireland » à Manchester, chargé d’histoires étranges. T.R. Burge & The Temple y distillent une ballade pop intense et sombre, une lente montée en tension, passant d’une intimité acoustique fragile à des nappes de violon saturées de delay, comme si Nick Cave et le Bowie de Black Star s’étaient donné rendez-vous. Le morceau, façonné sur huit années d’allers-retours entre Manchester et Berlin, puise sa force dans ce contraste délibéré, cette nervosité élégante couplé à la lenteur une forme de transe. Quand la voix grave de Burge croise les murmures lointains d’Aninka Rosa, on est pris par cette impression rare d’assister à quelque chose d’à la fois achevé et échappé.

Cate Kileva « ΔΗΜΗΤΗΡ/ DEMETER » // Australie

Dans le vide laissé béant entre la déflagration et le gel, là où les moissons pourrissent avant même d’avoir germé, Cate Kileva a posé ses bandes. Il y a là un piano centenaire qui geint comme un fantôme dans une maison vide, une autoharpe qui tisse sa toile entre les ombres, et une voix qui ne vous supplie pas, elle vous invite à venir vous allonger à ses côtés. On est dans un trip-hop qui a avalé des toiles d’araignée, du gothique de chapelle abandonnée, un groove qui tangue comme une berceuse au bord du gouffre, et l’on se surprend à vouloir tendre la main vers la pellicule Super 8 de Michaela Meadow pour toucher du doigt ce flou magnétique. « ΔΗΜΗΤΡΗ/ DEMETER », c’est un sillon labouré entre la perte et l’offrande, un objet sonore qui ne vous raconte pas la fin du monde ; il vous la fait ressentir dans les os, comme un air de Tim Burton qui aurait oublié d’être triste pour devenir simplement magnétique.

Cisco Pema « Desilusión » // Argentine

La « Desilusion » ne pleure pas sa déception, elle la digère avec une élégance presque blasée. Cisco Pema, ce bassiste argentin devenu berlinois, pose d’entrée une ligne de basse grasse, un peu collante, d’un groove si tactile qu’on en sent presque la poussière des clubs de Buenos Aires. Elle porte la mélodie, la soutient, laisse la voix s’éparpiller en accents bossa nova, avant de laisser la bride sur le cou à un solo de charango qui part en vrille, libre et déchiré, comme un adieu sans drame. La chanson ne se paie pas de mots, elle s’installe dans cette étrange paix qui suit l’effondrement des illusions, quand on a compris qu’attendre ne sert plus à rien, et que la musique, elle, a déjà tourné la page.

Daniel Ray Hilsinger « Your Life Will Be Over Before Too Long » // USA

L’ironie du titre, chez Daniel Ray Hilsinger, n’est pas une provocation de comptoir mais une évidence de survivant — lui qui, à vingt-neuf ans, hospitalisé pour un cancer des os, a appris les accords sur son lit de souffrances pour y accrocher ses dernières forces avant de réapprendre à marcher ; alors non, « Your Life Will Be Over Before Too Long » n’invente aucune corde à son arc country-americana, mais elle la fait vibrer avec une justesse qui désarme, portée par cette voix qui a roulé sur les trottoirs de la côte ouest avant de traverser l’Atlantique, et qui, sans jamais appuyer sur le pathos, pose une mélancolie si douce qu’on en oublie presque l’abîme; comme un vieux morceau de bois flotté qu’on ramasse parce qu’il a une belle forme, et qu’on garde.

Hanna Andréa « Pinnacles » // Norvège

À écouter « Pinnacles », on se prend à songer à cette mécanique infernale où l’on court après une validation qui se dérobe toujours plus haut, jusqu’à ce que la quête elle-même vous rattrape et vous essore. Hanna Andréa, dans sa pop cinématique aux contours norvégiens, ne nous sert pas une énième complainte sirupeuse sur l’ambition vaine, mais une partition qui parvient à être à la fois un uppercut émotionnel et une caresse sonore. C’est du storytelling musical au cordeau, où la précision quasi-marketing du refrain, qui mord dès les trois premières secondes, ne trahit jamais l’intensité d’une chanteuse qui a compris que pour parler de la chute, il faut d’abord maîtriser l’art de la suspension, un équilibre instable entre le sublime et le ridicule, entre la gloire et l’effondrement, qui rend son EP « Braveheart » plus prometteur qu’un simple exercice de style.

goodkitty « The Right Kind » // USA

On écoute « The Right Kind » et on se prend une leçon de maintien, une masterclass sur ce que c’est que de vouloir quelqu’un au mauvais moment, cette insoutenable et douce torture qui vous colle au piano dès les premières secondes. goodkitty, avec Katie Colt aux commandes, ne nous sert pas une énième complainte sur l’amour impossible, non, elle pose un constat clinique et sensuel sur deux êtres qui se tournent autour, bloqués par des chaînes qu’ils se sont eux-mêmes forgées, et cette tension, elle la fait monter crescendo avec des guitares nerveuses, une basse qui vous vrille les tympans et une batterie qui martèle comme un cœur qui s’emballe, le tout ficelé dans une production impeccable qui emprunte autant à Fiona Apple qu’aux Strokes, pour un résultat qui donne envie de danser sur un fil, celui du désir inassouvi, et au fond, ce n’est pas une chanson d’amour, c’est un aveu, un pacte passé avec l’idée que « peut-être un jour » est la plus belle et la plus cruelle des promesses.

… n’attendez plus pour faire ce que vous voulez faire, et suivez-nous sur nos réseaux !

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.