Et pendant ce temps dans le reste du monde #287

Tandis que nous traitons sur djolo.net des actualités culturelles africaines et caribéennes, les actualités musicales sont nombreuses dans le reste du monde, et dans cette rubrique simplement intitulée « Et pendant ce temps dans le reste du monde » nous vous proposons un bref tour de ce qui nous a plu cette semaine !

ISA « Dirty Printer » // Suède

Le titre “Dirty Printer” aurait pu filer droit, tranquille, comme un énième petit single pop bien poli, presque parfait, bien rangé, calibré pour ne froisser personne… un de ces morceaux qui glissent sans laisser de trace. Sauf qu’ISA, depuis Göteborg, n’a visiblement aucun intérêt pour la propreté clinique. Très vite, ça déraille : une coulée baveuse s’invite, un rouleau d’imprimante qui grippe et qui salit la feuille — ou plutôt la bande-son — et tout bascule. Les textures se tordent, les beats cognent, et cette voix, murmure sensuel, vient flotter au-dessus du chaos comme si de rien n’était. Résultat : un faux titre pop devenu anomalie volontaire, un RnB mutant qui ondule de travers, avec juste ce qu’il faut d’étrangeté pour rester en tête. Bye bye la pop interchangeable, bonjour cette curiosité un peu crasse, un peu brillante, qui assume ses défauts comme une signature et qui, elle, ne disparaît pas après écoute.

Gil Felix Heroi de Sertão // Brésil

Quel plaisir de retrouver la voix de velours du chanteur brésilien Gil Felix, qui revient sans prévenir mais avec cette assurance tranquille des artisans qui savent ce qu’ils font. Sur son dernier EP Heroi de Sertão, le bonhomme ne change pas vraiment de recette — et tant mieux — il ondule comme à son habitude entre MPB, samba et musique afro-brésilienne, avec ce balancement souple qui donne l’impression que tout est facile alors que tout est travaillé au millimètre. Mais derrière la caresse, il y a du fond, des héros du quotidien, loin des projecteurs, des vies rugueuses dans l’aridité du Sertão, l’arrière pays du Nordeste, et cette mémoire diasporique qui traverse l’Atlantique. Gil Felix ne réinvente rien, mais il rappelle avec une certaine élégance que certaines musiques n’ont pas besoin de courir après la modernité pour rester debout — elles respirent, simplement, et ça suffit largement.

Sanjay « Adrenaline » // USA

Allez, on monte le son — et l’adrénaline avec — parce que le rappeur américain Sanjay n’est pas venu faire de la figuration ! Sur “Adrenaline”, il survole une instru électronique aussi monstrueuse que nerveuse, un terrain miné de basses 808 et de nappes sombres qui semblent annoncer l’explosion avant même qu’elle n’arrive. L’ombre de Travis Scott plane, évidemment, mais Sanjay ne s’y perd pas, il accélère, il presse, il injecte dans chaque mesure cette tension moite des moments où tout peut basculer. Le morceau ne respire presque pas, il halète, porté par un hook hypnotique qui colle au crâne comme une montée de pression mal contenue.

Hamraaz « Abar Kuh » // Iran, Arménie, France

C’est une friction lente, un glissement tectonique entre deux mémoires modales qui refusent de se figer en folklore. Au sein de leur duo Hamraaz, la française Lucie Lelaurain et l’iranienne Khorshid Dadbeh ne jouent pas la tradition, elles la déplacent, elles la forcent à muter dans un espace où l’improvisation devient langage et où le silence compte autant que la note. Il y a du vent, de la poussière, quelque chose de minéral qui s’accroche à chaque phrase, et pourtant rien de muséal là-dedans. Juste une tension contemporaine, presque nerveuse, qui empêche toute tentation de méditation décorative. “Abar Kuh” ne cherche pas à apaiser, il installe un vertige doux, une transe sans folklore, où la nature n’est pas un décor mais une présence brute, indomptée, qui finit par avaler tout le reste.

Sainkho Namtchyla « Lilla Evening (Helfer Remake) » // Mongolie

Des années après, Sainkho Namtchylak arrive encore à faire l’effet d’un court-circuit. Sur « Lilla Evening (Helfer Remake) », la prêtresse venue des confins de Touva, là où le chant diphonique était interdit aux femmes, impose. Sa voix, toujours aussi indomptable, glisse de la caresse au cri primal avec une insolence presque mystique, pendant que Noam Helfer plaque dessous une mécanique électronique tendue, presque trop propre pour contenir ce chaos organique. Et c’est précisément là que le morceau respire : dans cette friction permanente entre le rituel ancestral et la pulsation club, entre la transe chamanique et l’obsession du BPM. On pense à une cérémonie détournée, remixée en temps réel, où la tradition refuse de se laisser empailler dans un musée sonore.

Bjarke Falgren « Cigarillos por favor » // Danemark

C’est souvent une image qui fissure les habitudes, ici, celle d’une mère cubaine, cigare vissé aux lèvres, regard droit, presque insolent. Et voilà le violoniste danois Bjarke Falgren qui quitte ses brumes nordiques pour allumer autre chose. “Cigarillos por favor” naît de ce déclic, mais refuse la carte postale facile, le jazz reste en filigrane, oui, mais il transpire désormais sous le soleil de La Havane, se froisse contre les peaux des congas, se laisse entraîner dans une salsa moite, puis vacille délicieusement sur un montuno de piano. Il y a dans ce morceau une élégance un peu déplacée, presque trop bien élevée pour ce décor brûlant, et c’est précisément là que ça devient intéressant. Falgren ne joue pas au cubain, il s’y frotte, s’y perd, s’y laisse dériver, porté par une rythmique.

Simon Bächinger « Albedo » // Suisse

Il y a des pianistes néo-classiques qui empilent les notes comme on aligne des bougies Ikea, et puis il y a Simon Bächinger. Ici, tout respire, « Albedo » est un morceau néo-classique avec du souffle, de l’emphase, mais sans jamais tomber dans la grandiloquence facile. Le piano, capté comme une confidence nocturne sur un Steinway, avance avec une clarté presque clinique, chaque note pesée, déposée, puis laissée en suspension comme si elle refusait de mourir tout à fait. On pense à ces paysages sonores où la lumière n’éclaire pas, elle caresse, une luminosité froide, réfléchie, presque physique. Bächinger joue sur cette ligne fragile entre pureté acoustique et texture fantomatique, entre mélancolie et éclat discret, et réussit là où beaucoup échouent, faire simple sans être creux, faire minimal sans être décoratif.

Pine Tone « Waiting Room » // Canada, Israël

Ce qu’il y a de drôle avec l’artiste canadien Pine Tone et son dernier titre Waiting Room, c’est qu’il nous l’introduit par ces mots : « L’idée est de saisir que, tandis que notre monde s’effondre, nous pouvons choisir de rester passifs ou de rester éveillés. Je choisis de rester éveillé. » Alors oui, c’est amusant de parler d’éveil quand, musicalement, tout le morceau — et c’est plutôt élégamment fait — semble baigner dans une sorte de brume cotonneuse. Mais c’est un peu moins drôle quand cet éveil, en pratique, se traduit politiquement par le simple fait d’avoir changé sur sa bio Spotify « Flowing between Toronto and Tel Aviv… » en « Flowing between Toronto and Thessaloniki… ». Oui, Pine Tone, où sont les dénonciations des atrocités commises à Gaza, en Iran ou au Liban ? Où sont celles des tortures et des crimes contre l’humanité ? Celles du racisme et du privilège blanc qui gangrènent la société israélienne ? Alors on va encore un peu rester dans la Waiting Room, puisque musicalement ce n’est pas si mal, mais on attendra de pied ferme le réveil de Pine Tone, le jour où il abandonnera ses habits de lâcheté.

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