Alors qu’on est tous en train de commencer l’échauffement pour le carnaval, assouplir les hanches, tester la résistance du foie, affûter les playlists et recompter les plumes de nos costumes, on a décidé de plonger tête la première, oreilles grandes ouvertes, dans Praise and Blame, le dernier album de Chris St. Hilaire. Et forcément, en bon musicien trinidadien qui se respecte, St. Hilaire ne fait pas semblant, il nous embarque direct dans l’ivresse du carnaval, celle des West Indies, celle qui déborde, qui sue, mais qui pense aussi.
Parce que le carnaval ici n’est pas juste un concours de décibels et de costumes hors de prix. Non. Il est traité comme ce qu’il est vraiment, un champ de bataille culturel, un espace de satire, de joie, de mémoire et de résistance. « Il n’y a pas que la road march dans la vie », semble nous dire St. Hilaire, en fouillant la musique caribéenne comme on remue un grand chaudron bouillant. Et dans ce chaudron, tout le monde a laissé quelque chose, les colons européens, les peuples amérindiens presque effacés par l’histoire officielle, l’Afrique déportée, l’Asie déplacée, les survivances, les fractures, les alliances. Calypso, soca, reggae, parang, chutney, steelpan, ce disque est irrigué par ces musiques nées du métissage, du frottement, parfois de la douleur, souvent de l’ironie.
Praise and Blame est aussi un album conscient de lui-même. St. Hilaire y reconnaît frontalement son héritage euro–west indian et ce qu’il charrie, colonisation, conquête, esclavage. Pas de posture, pas de faux repentir, mais une conversation respectueuse avec les anciens, les porteurs de culture, les ancêtres. Les fantômes de Growling Tiger, Lord Kitchener, Mighty Shadow, David Rudder ou Brother Resistance planent sur l’album, tout comme ceux de King Tubby, Lee “Scratch” Perry, Fela Kuti ou Tabou Combo. Et même celui d’Ennio Morricone, parce que pourquoi pas, le cinéma aussi raconte des empires et des révoltes.
Musicalement, St. Hilaire joue collectif sans jamais disparaître. Multi-instrumentiste obsessionnel, il empile les couches avec une précision quasi musicologique mais laisse respirer le groove. Les cuivres piquent, le steelpan brille sans attiser les clichés, les percussions parlent. Mention spéciale à “Spirit of Carnival”, “Election Picong” ou “No War Drum”, où la fête devient clairement politique. Le tout enregistré sans IA, sans boucles, sans séquenceurs, ici, ce sont des humains qui jouent, transpirent et discutent avec les ancêtres.
Chris St. Hilaire Praise and Blame :
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