Tout savoir sur les films présentés au FESPACO 2015

Comme probablement tous les cinéphiles attentifs à la scène africaine, vous devez savoir que se tiendra au Burkina Faso, du 28 février au 7 mars, un des événements majeurs du cinéma africain, le FESPACO 2015 (Festival Panafricain du Cinema de Ouagadougou 2015). Et cette 24e édition de cette biennale cinématographique est un peu spéciale, tout d’abord grâce à la qualité exceptionnelle des œuvres présentée cette année – avec des poids lourds comme Timbuktu, Fièvres, Des Étoiles, ou encore O Espinho Da Rosa – mais aussi puisque la précédente édition avait été particulièrement critiquée (sur fond de crise économique, et de guerre au Mali voisin, l’organisation avait été bâclée, et la direction jugée méprisante tant avec les populations qu’avec les artistes) ; et puis surtout, car c’est la première fois que la compétition se déroule depuis la fuite de l’ancien président Blaise Compaoré (dictateur notoire, mis dehors par une révolte populaire, après qu’il est essayé de modifier une énième fois la constitution, afin de se maintenir au pouvoir).

D’ailleurs cette année beaucoup de films traitent de ce vent de révolte printanier qui a soufflé un temps, sur le monde arabe. Mais sans en dire plus, je vous laisse découvrir ci-dessous les 20 candidats à l’étalon d’or du Yennega, principal prix du festival, qui récompense le meilleur long-métrage (d’autres sections récompensent les documentaires, courts métrages et séries TV).

1. ABL AL RABI 3 (AVANT LE PRINTEMPS) de Ahmed Atef (Égypte)

Ayant fait ses premières armes dans le documentaire social, le réalisateur égyptien Ahmed Atef, présente cette année un film, intitulé Abl Al Rabi 3 (Avant le printemps, en français), et qui nous ramène à la veille du printemps égyptien, en suivant l’histoire vrai, de 5 blogueurs qui ont tout risqués, y compris leurs vie dans ces instants précédents la révolution. L’un d’eux, celui sur lequel est axée la narration de ce film, y perdra même ses yeux.

2. C’EST EUX LES CHIENS de Hicham Lasri (Maroc)

Tensions sociales et humaines sont aussi au rendez-vous dans le film du marocain Hicham Lasri, C’est eux les chiens ; où les époques, et les générations se croisent dans la colère, sur fond de manifestation sociale (cf. mouvement du 20 février 2011). On y suit une équipe de TV intergénérationnelle, constituée d’un journaliste bling-bling et peu scrupuleux, d’un vieux cadreur adepte des plans fixes, et d’un jeune stagiaire, issus de cette “génération YouTube”. Ils sont prêts à tout pour tenter de capter l’histoire de Majhoul, qui sort tout juste de prison ; il avait été raflé 30 ans auparavant, durant les émeutes de 1981 à Casablanca (sorte de printemps arabe avant l’heure, entre 600 et 1000 morts, des milliers d’arrestations).

Un film qui aborde sans complaisance les dures réalités d’une société marocaine, bouffé par la violence des hommes.

 3. CELLULE 512 de Missa Hebie (Burkina-Faso)

Missa Hebie n’est pas un inconnu du cinéma burkinabé, il est le réalisateur, entre autres, du film vainqueur du prix RFI 2009, le Fauteuil, et de plusieurs séries populaires, comme Commissariat de Tampy. À cette édition 2015 du FESPACO, il présente son troisième long-métrage, intitulé Cellule 512. Si ce film commence par un banal caprice de riches fils à papa, qui font le paris de conduire leurs motos sans casque et sans lumières, dans les rues de Ouagadougou, il bascule dans l’horreur, lorsqu’une jeune femme, en voiture, percute et tue, le jeune motard. S’en suit une longue descente aux enfers pour la conductrice, qui, accusé de meurtre, et incapable de se faire entendre dans un système judiciaire corrompu, par l’influent père du mort, se retrouve incarcéré en prison ; elle y sera confrontée aux mauvais traitements et aux avances indécentes du personnel pénitencier.

4. DES ÉTOILES de Dyana Gaye (Sénégal)

Les courts métrages de Dyana Gaye avaient déjà été remarqués dans différents festivals, y compris les Césars ; il en est de même pour son premier long-métrage, Des Étoiles, qui a su impressionné les jurys de Toronto, ou d’Angers, et impressionnera peut-être celui du FESPACO 2015. C’est un film presque symphonique, où se croisent avec harmonie les histoires de trois individus, Sophie, Thierno, et Abdoulaye, dans trois villes différentes, Turin, New York, et Dakar. Si les espoirs, tant que les désillusions se mêlent, et se démêlent au fil de la trame de ce film, sur fond de réflexion sur le voyage, l’expatriation, et l’appartenance, le moteur même de l’intrigue est basé sur la recherche d’une harmonie, d’un apaisement.

De toutes évidences un des films prometteurs de cette sélection 2015.

 5. ENTRE LE MARTEAU ET L’ENCLUME de Amog Lemra (Congo-Brazzaville)

Construit comme un puzzle, autour de petits sketches avec des personnes récurrents, « Entre le Marteau et l’Enclume » est une peinture saisissante de la société du Congo, de l’univers de Brazzaville de la pauvreté latente et de la richesse extrême de certains. Il y a Pascal, le chef d’entreprise odieux, écrasant le monde de son argent, satisfaisant ses désirs lubriques sans égard pour ses victimes… Il y a la femme abusée par son pasteur, la fille dépressive du père qui a sombré dans l’alcool, le vendeur de médicaments amoureux…

6. ESCLAVE ET COURTISAN de Christian Lara (Guadeloupe)

Derrière ce titre presque baroque, ce cache une jolie coproduction franco-ivoirienne – l’occasion d’ailleurs de revoir à l’écran Sidiki Bakaba – qui entre présent et passé, propose une réflexion sur l’esclavagisme.

Deux femmes – Zé, petite gardienne de cabris (Nene Lou) et Lily courtisane des temps modernes (Mi Kwan Lock) – se retrouvent à travers le temps et par le biais d’un roman dans une pension de famille perdue au milieu de nulle part, où séjourne également un surprenant personnage (Sidiki Bakaba). Destins croisés…

 7. FADHMA N’SOUMER de Belkacem Hadjadj (Algérie)

« Cette terre ne sera jamais la terre du colon. Même si je meurs, je vous laisserais sur un brasier de feu qui va continuer jusqu’à la fin du colonialisme », ainsi c’est exprimé l’héroïne de la résistance kabyle à la colonisation française, et dont il est question dans le film de l’algérien Belkacem Hadjadj. Fadhma N’Soumer est un film historique retraçant la lutte de Lalla Fadhma N’soumer, icône du monde kabyle ; le film a d’ailleurs entièrement été tourné en langue amazighe (langue des Kabyles). Et si le sujet avait déjà été au cœur d’un feuilleton TV, populaire en Algérie, B. Hadjadj réussi, ici, a traité le sujet sous une nouvelle lumière… espérons pour lui que cette lumière saura aussi toucher le jury du FESPACO 2015.

 8. FIÈVRES de Hicham Ayouch (Maroc)

Compétiteurs sérieux, maintes fois encensés tant par le public que par la critique, le film Fièvres du marocain Hicham Ayouch, nous emmène en région parisienne, à la rencontre de Benjamin, un jeune garçon de 13 ans solitaire et violent, qui, au départ de sa mère en prison, est contraint d’aller vivre chez un père qu’il n’a jamais connu. Ayouch dépeint ici avec profondeur et émotion une banlieue violente et poétique.

 9. FOUR CORNERS de Gabriel Ian (Afrique du Sud)

Une partie de jeux d’échecs, deux gangs, un jeune prodige de 13 ans… dans Four Corners, Gabriel Ian nous fait plonger dans les ghettos de Cape Flats, ou deux gangs s’affrontent les 26 et les 28. Dans ce film puissant et violent, les cultures comme les langues se croisent et se mêlent ; le film a d’ailleurs été réalisé en quatre langues l’Afrikaans, l’anglais, mais aussi le tsotsitaal, un argot des townships, et en Sabela, la langue secrète des gangs. Le film a notamment été nominé aux oscars, ou il représenta l’Afrique du Sud, dans la catégorie “Meilleurs films en langue étrangère”.

 10. HAÏTI BRIDE de Ramesar Yao (Trinidad et Tobago)

Signé d’un des plus célèbres réalisateurs de Trinidad et Tobago, Ramesar Yao, cette toute petite coproduction trinidadienne haïtienne, est un des premiers films à avoir été tourné à Haïti, après les ravages du tremblement de terre. L’histoire débute avec le renversement du président Aristide en 2004 et la fuite d’une famille, quittant Haïti, pour New York, en se promettant de ne jamais y remettre les pieds… mais les choses n’étant jamais aussi simple, la fille de cette famille, Marie Thérèse, rencontre un jeune haïtien dont elle tombe amoureuse. Lui veut s’installer aux États-Unis, elle veut, au grand désespoir de sa famille, aller à Haïti. Un compromis est trouvé, le couple doit aller se marier à Haïti puis revenir ; la date du mariage est fixée pour le 12 janvier 2010… date du tremblement de terre.

 11. J’AI 50 ANS de Djamel Azizi (Algérie)

Dans son film j’ai 50 ans, l’algérien Djamel Azizi, pose une réflexion sur les relations intergénérationnelles, et la structure sociale villageoise. Dans un petit village, le jeune Ninou, grand joueur de football de 12 ans vit avec ses parents et son grand-père sous le même toit. La famille est tiraillée par des tensions récentes et anciennes, jusqu’au jour où le jeune footballeur rentre humilié, il a été giflé par un notable du village, qui a également insulté sa famille. Face aux déshonneurs et aux mépris du village comment réagira la famille ? Est-ce que Ninou arrivera à resserrer et unir sa famille

 ? 12. L’ŒIL DU CYCLONE de Sekou Traoré (Burkina Faso)

Dans cette adaptation de la pièce de théâtre de Luis Marquès, le réalisateur Sekou Traoré met en scène, sur fond de guerre civile et d’ambiance carcérale, Emma Tou, une jeune avocate commise d’office à la défense d’un dangereux milicien rebelle, Blackshouam. Si l’ancien enfant soldat est au départ enfermé dans le mutisme le plus total, il va petit à petit commencer à se livrer, à son idéaliste avocate ; transformant la prison en l’œil du cyclone d’une société africaine en pleine mutation. Si l’action n’est pas précisément située, l’histoire originelle de la pièce avait été inspirée par la guerre de Cote d’Ivoire, et ces combattants, venus du Liberia, n’ayant rien connu d’autre que la guerre.

 13. MŌRBAYASSA (LE SERMENT DE KOUMBA) de Cheik Fantamady Camara (Guinée – Conakry)

Si le premier long-métrage de Cheick Fantamady Camara, Il va pleuvoir sur Conakry, a reçu tous les honneurs, dont le prix du public, aux FESPACO 2007, son second long-métrage, Morbayassa (le serment de Koumba) est un candidat à l’étalon d’or, tout aussi sérieux. Il retrace le parcours de Bella, une jolie danseuse d’un cabaret de Dakar, obligé, par un réseau mafieux, à se prostituer. Mue par un élan vital, elle s’échappe et part à la recherche de sa fille, abandonnée 18 ans plus tôt, à la porte d’une maison de santé de Bamako. Le rôle de Bella est interprété par la chanteuse malienne Fatoumata Diawara, présente sur deux films cette année, car on retrouve également sa voix sur la bande originale du film Timbuktu.

14. O ESPINHO DA ROSA (THE THORN OF ROSE) de Henriques Filipe (Guinée-Bissau)

Le brillant avocat David Lunga fait la rencontre de la belle et troublante Rosa, dont il tombe éperdument amoureux. Pourtant la jeune femme lui cache de mystérieux secrets. Ce premier film de Henriques Filipe est un thriller sombre et terrifiant, qui tient en haleine tout le long de ses 97 minutes ; le film a déjà su séduire les jurys, du festival international du cinéma de Luanda, ou encore du film d’horreur de Pennsylvanie.

15. PRICE OF LOVE (LE PRIX DE L’AMOUR) de Hailay Hermon (Ethiopie)

La réalisatrice Hailay Hermon fait partie de cette nouvelle génération de cinéastes éthiopiens, aux travaux plus que prometteurs. Dans son film, elle met en scène les aventures d’un jeune taxi maitre, qui en tombant amoureux d’une prostituée, se fera voler son taxi. Il part à la recherche du taxi, mais se retrouve vite confronté au passé et au sens de l’amour.

16. PRINTEMPS TUNISIEN de Raja Amari (Tunisie)

L’intrigue de ce film se situe quelques semaines avant le printemps tunisien, qui fit chuter le dictateur Ben Ali ; par le biais de trois jeunes garçons et d’une fille, on revit les absurdités et les injustices du régime. Le projet aurait normalement dû être confié au réalisateur Abdellatif Kechiche, mais celui-ci, trop occupé à finaliser le montage de son porno chic (La vie d’Adèle), c’est désisté ; laissant ainsi carte blanche à la jeune et talentueuse Raja Amari, qui a su brillamment transformé l’essai avec ce film humaniste, et gorgé d’anecdotes.

17. RAPT A BAMAKO de Cheick Oumar Sissoko (Mali)

Dans une Afrique à la démocratie balbutiante et sur fond d’élection présidentielle, deux jeunes de 14 ans, Malik et Sara, aidé de leur grand-mère, la vieille Mah, vont se retrouver plongé dans une sombre intrigue ; ils devront tout faire pour empêcher le rapt et le meurtre cérémoniel d’un albinos, et pour empêcher le rapt des résultats de l’élection. Rapt à Bamako est l’adaptation cinématographique du roman de Mandé Alpha Diarra, réalisé par le réalisateur et ancien ministre de la Culture Cheick Omar Sissoko. Ce dernier a d’ailleurs obtenu tout le soutien de son ancien ministère, pour ce seul concurrent malien à l’obtention de l’étalon d’or du Yennega.

18. RENDER TO CAESAR de Ovbiagele Desmond (Nigeria)

Le film du nigérian Ovbiagele Desmond, Render To Caesar, est un thriller haletant, dans lequel deux brillants détectives partent à la poursuite d’un terrifiant seigneur du crime, qui terrorise la population de la ville la plus peuplée d’Afrique, Lagos. Le film a rencontré un certain succès au Nollywood Movies Awards 2014, où il a été récompensé deux fois (prix du meilleur scénario, et du meilleur second rôle).

19. RUN de Philippe Lacôte (Côte d’Ivoire)

Le film ivoirien RUN, qui a déjà fait l’objet d’un précédent article sur ce site (cliquez ici), est une intrigue politique qui revient sur les successions de crises politiques et militaires, qu’a traversées la Côte d’Ivoire ces dernières décennies. La préparation de ce film, qui a la base aurait dû être un documentaire, a fait l’objet de recherche minutieuse, d’interview de différents acteurs du conflit ivoirien…

20. TIMBUKTU de Abderrahmane Sissako (Mauritanie)

Timbuktu… est-il possible d’ajouter à ce qui a déjà été dit sur ce film, chef d’œuvre du réalisateur Abderrahmane Sissako ?

Un film tourné en cachette en Mauritanie, à la frontière malienne, et qui raconte l’insoutenable. L’insoutenable situation qu’ont connue les hommes, les femmes, les enfants, de Tombouctou, qui pendant près d’un an, ont dû endurer, et souvent avec un courage remarquable, les exactions des islamistes.

Mais, cet insoutenable, il ne le raconte pas avec fureur, pas avec colère… mais avec calme, avec intelligence, avec beauté, avec rythme. Ce rythme lent, toujours présent dans les films de Sissako, qu’il soit dicté par les vents du désert, par le pas d’un homme, par la course d’une gazelle, par les passages des trains, ou la vie d’une cour commune (cf. Bamako)… peu importe, mais un rythme vital, tel un battement de cœur, autour duquel viennent s’articuler les hommes, les histoires, la vie.

Car dans les œuvres du réalisateur mauritanien, la narration est toujours multiple, on ne suit pas un héros, mais on réfléchit au travers de multiples histoires d’hommes, et dans Timbuktu surtout de femmes, si fragiles et si fortes, qui se croisent parfois.

Dans notre monde, celui ou la haine prend de l’ampleur, celui ou nos dirigeants, trop occupés à remplir les poches de ce fameux 1 %, qui détiendront bientôt plus que les 99 % autres, n’ont pas vu la crise des États, et parfois même leurs effondrements, n’ont pas vu ce retour des acteurs de substitutions, la religion, l’ethnie… ce monde où l’on s’émeut des aventures d’une quelconque starlette de TV, et on regarde dans l’indifférence la plus totale les corps mutilés d’un des innombrables champs de bataille que comptent notre planète aujourd’hui. Dans notre monde, ce film est plus que jamais important, nous invitant, sans aucune complaisance, sans jamais céder à la facilité, à une réflexion profonde sur, bien évidemment, l’islamisme, mais au-delà de ça à une réflexion plus universelle sur ce qui nous unis, sur les valeurs positives que nous partageons, sur l’identité, sur l’humanité.

 

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