Notre album du jour, c’est… une très belle surprise. Une de celles qui débarquent sans prévenir, sans storytelling prémâché, sans algorithme hurlant. Sorti d’on ne sait pas trop où dans les montagnes appalachiennes, quelque part entre les brumes du Tennessee et les cicatrices de l’Afrique de l’Ouest, Bloodline de Mon Rovîa s’impose comme un disque folk pas comme les autres. Rugueux, lumineux, inconfortable parfois, profondément humain.
La question vous brûle sans doute les lèvres : pourquoi parler ici d’un songwriter folk du Tennessee, dans des pages plutôt habituées à regarder vers l’Afrique ? La réponse est dans le sang. Dans les lignées. Dans les failles. Mon Rovîa, de son vrai nom Janjay Lowe, est né au Liberia, en pleine guerre civile. Une naissance dans le chaos, une enfance au bord du gouffre, échappée de justesse à un destin d’enfant soldat avant d’être adopté par une famille de pasteurs américains blancs. Direction les États-Unis, et plus précisément le Tennessee. Changement de continent, de langue, de peau sociale. Une vie construite sur des lignes de fracture.
Bloodline raconte précisément ça : le sang de la guerre libérienne, le sang de l’héritage, celui de l’adoption transraciale, celui d’un enfant noir grandi dans une famille blanche, dans un pays qui n’a jamais vraiment réglé ses comptes avec son histoire. Pas de misérabilisme ici, pas de pathos appuyé. Mon Rovîa avance à voix douce, mais avec une clarté redoutable. Il appelle ça de l’« afro-appalachian folk », et le terme n’a rien d’un gimmick. Guitare acoustique, banjo, ukulélé, mandoline, quelques cordes, un piano discret : la musique respire, laisse passer l’air, la lumière… et parfois les fantômes.
La force de Bloodline, c’est ce contraste permanent entre la douceur des arrangements et la dureté de ce qui est raconté. Sur « Day at the Soccer Fields », une mélodie presque apaisante accompagne le souvenir glaçant d’un fusil pointé sur un enfant. Sur « Running Boy », un refrain presque chantable se heurte à une rencontre policière lourde de menaces et de culpabilité du survivant. Mon Rovîa avance comme un cheval de Troie : il t’attrape par une folk-song chaleureuse et te laisse seul avec des images qui ne te lâchent plus.
Les moments les plus forts surgissent quand il interroge son identité morcelée. « Whose Face Am I » est bouleversant dans sa simplicité, cette quête d’un visage, d’un nom, d’une filiation fantôme. « Somewhere Down in Georgia » élargit le cadre et relie son histoire personnelle à celle du Sud américain, de ses champs de coton devenus parkings, de ses cicatrices jamais effacées. Il n’y a pas de réponse facile ici, pas de rédemption.
Alors oui, Bloodline n’est pas parfait. Sur 16 titres, certains messages se font plus génériques, certains élans militants manquent parfois d’ossature. Mais l’essentiel est ailleurs. Dans cette capacité rare à transformer une identité fracturée en espace de partage. Dans cette musique qui cherche moins à dénoncer qu’à réparer. Dans cette idée presque naïve, mais salutaire, que raconter avec honnêteté peut déjà être une forme de guérison.
Mon Rovîa signe sans hésiter l’un des plus beaux disques folk de ce début d’année 2026. Un album qui regarde la violence en face sans hausser le ton. Un disque qui relie le Liberia aux Appalaches sans forcer le trait. Bloodline est un album de transmission, de mémoire et de paix fragile.
Mon Rovîa Bloodline :
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