L’entretien : Le passionnant Elom 20ce et son arctivisme Indigo

Fier représentant d’un mouvement hip-hop africain, qui a depuis longtemps franchi les frontières, aussi bien nationales que musicales, l’artiste togolais Elom 20ce, nous présente son dernier album, INDIGO – un album pluriel et engagé, qui fait la part belle au featuring en tout genre, et à l’instrumentation live – et nous parle un peu de lui, et de son engagement pour l’art et son militantisme actif pour Afrique… son arctivisme !

L’entretien :

Djolo : Si jamais certains ne te connaissaient pas encore, comment pourrais-tu te définir en quelques mots ?

Elom 20ce : Elom 20ce, Rappeur, Activiste panafricain. Je suis Africain d’origine togolaise. Je rappe depuis une dizaine d’années. À part les diverses collaborations sur des albums, compilations, mixtapes, je suis auteur de trois projets solo : “Légitime Défense” en 2010, “Analgézik” en 2012 et “Indigo” en décembre 2015.

Djolo : Quelles sont les musiques qui ont baigné ton enfance ? Et pourrais-tu nous citer quelques titres qui ont été fondateurs pour toi ?

Elom 20ce : De la rumba congolaise, les variétés françaises, la salsa, du jazz, du zouk, de la musique traditionnelle, de l’afrobeat, etc. A la maison on écoutait de tout. Ça passe vite de Sassamaso, à Fela, en passant par Bob Marley, Oscar D’Leon, Cesaria Evora, Earl Klugh ou Nat King Cole. J’aimais beaucoup “Bad card” de Bob Marley, “Foule sentimentale” d’Alain Souchon, “Zombi” de Fela, “Corrida” de Francis Cabrel, etc.

Chez ma grand-mère chaque dimanche, les femmes de son village, venues s’installer à Lomé, se réunissaient et jouaient de la musique traditionnelle. Il y a une chanson qui dénonçait la polygamie, notamment le manque d’attention de l’époux à l’égard de sa première femme. Dans la chanson, la première femme se plaint en disant que la nouvelle femme dort dans la moustiquaire tandis qu’elle, puisqu’elle est devenue vieille, dort à même le sol. C’est une chanson qui m’a marqué même si j’étais gosse à l’époque.

Djolo : Et aujourd’hui, quels sont les derniers titres que tu as ajoutés à ta playlist ?

Elom 20ce : Actuellement dans mon mp3, il y a de tout, mais du Jazz essentiellement. Coltrane, Mingus, Miles, Bella Below, Roger Damawuzan etc. J’écoute surtout la musique des anciens.

En terme de titres, « Black Beetles » de Joey Badass, « Urbaine littérature » de Sitou Koudadjé, « Aliénation » de KOFI « You Know » de Lalcko, « Mortal Man » de Kendrick Lamar, « Lonely Avenue » de Stephen Marley, « Myself when I am real » de Charles Mingus, etc. La liste est longue.

Djolo : On parle souvent de toi comme d’un militant dont le but est la guérison du continent africain ; quelles sont pour toi les plaies les plus urgentes à panser ?

Elom 20ce : Tout est d’abord, il serait trop de prétentieux de dire que j’aimerais guérir le continent. J’essaye juste d’apporter ma petite pierre à l’édifice. En ce qui concerne les plaies, il y a d’une part l’aliénation culturelle ou l’esclavage mental qui fait qu’en Afrique est de plus en plus étranger à nous même. D’autre part, il y a la castration mentale de nos élites, d’où la mauvaise gouvernance et le manque de vision de nos leaders. En d’autres termes l’Afrique pour être forte et prospère a besoin de visionnaires, de leaders compétents qui aiment leur peuple, et d’une population qui reprend confiance en elle.

Djolo : Tu es d’origine togolaise, as tu un mot à dire sur les plaies du Togo ?

Elom 20ce : Elles sont nombreuses comme pour beaucoup de pays africains qui sont passés par l’esclavage, la colonisation et la néo-colonisation. Il y a le manque de confiance entre les populations entre elles d’abord, et ensuite entre les populations et les dirigeants. Si la tête et les pieds ne sont pas en accord, le corps ne peut que se promener sans destination claire et précise. Il y a également la question de l’alternance politique, de l’impunité, une administration moyenâgeuse, une éducation obsolète etc. Bref on est loin des sept plaies qui ont frappé l’Egypte dans la bible.

Djolo : Tu as sorti en décembre dernier un très bon album, INDIGO, peux-tu nous en expliquer un peu le concept, et le titre ?

Elom 20ce : Le concept faire une musique Hip Hop avec des touches traditionnelles, avec des textes qui font cogiter et touchent l’âme. Le titre Indigo pour sept raisons.

La première est un clin d’œil au morceau « Mood Indigo » composé par Duke Ellington et Barney Bigard. Dans le texte du morceau, écrit par Irving Mills, ce mood est décrit comme ce que j’appelle « la douleur dépassée. » Et je pense que c’est le mood du monde actuellement, celui de l’Afrique en particulier.

Indigo c’est la septième couleur de l’Arc-en-ciel mais invisible à l’œil nu. C’est un clin d’œil à tous les anonymes, ces « petites gens » qui font battre le cœur de la Terre. Ces gens pauvres qu’on ne considère pas forcément mais qui sont riches en termes de valeurs.

Indigo c’est la couleur du troisième œil, il parait. La couleur de la Conscience.

Indigo c’est la couleur du pagne que portent les veuves dans ma culture.

Indigo c’est aussi le mélange des couleurs. Musicalement, il y a du rap, de la musique traditionnelle, du jazz, du blues, etc. C’est aussi les nombreuses collaborations qu’il y a sur le disque. Je parle des featurings mais aussi des musiciens de différents registres et horizons qui ont joué sur l’album.

La couleur Indigo, est tirée naturellement d’une plante. C’est une référence à ce qui est naturel, un retour aux racines, aux sources.

Indigo c’est enfin une référence aux Indigents, aux Indigènes, un appel à l’indignation. Indignez-vous !

Sur la pochette, il y a la photo de celle qui m’a donné la vie. Et qui de mon point de vue est un mélange de toutes les explications que je viens de donner du titre Indigo. La photo montre une femme sereine, naturelle, belle. Elle porte un tissu qui est toujours à la mode, tout comme la coupe afro. C’est une photo de ma mère à ses vingt ans, qui colle à ma définition de ce à quoi ressemblerait un peuple libre, une Afrique forte.

Djolo : Quand on regarde de plus près les crédits de tes albums, on se rend compte qu’un certain nombre de noms sont récurrents (Engone Endong, Epolar, Crown…) ; peut-on y voir une forme de loyauté dans le choix de tes collaborateurs ?

Elom 20ce : Je dirai que c’est plus une question de longueur d’ondes que de loyauté. Ces beatmakers font un travail que j’apprécie. Leur musique parle à mon âme.

Djolo : Sur ce disque, INDIGO, on retrouve tout un tas de featuring assez hétérogène, on parlait précédemment du producteur gabonais Engone Endong, mais on peut notamment ajouter le rappeur ghanéen Blitz the Ambassador, la chanteuse béninoise Pépé Oleka, l’allemand Amewu, ou encore les piliers du rap français Le Bavar et OxmoPuccino… comment as-tu réussi à réunir tout ce monde autour de ce disque ?

Elom 20ce : Par la grandeur artistique et humaine de tous ceux que tu viens de citer principalement. Ensuite je pense que le talent, le travail, la sincérité et la détermination ont également joué en ma faveur. Dans un monde où les divisions sont nourries, il est important de mon point de batir des ponts. C’était le but de tous ces featurings. Je voulais un album « coloré ». Tous ces artistes y ont apporté une couleur particulière.

Djolo : Quand on prend le temps d’écouter tes albums et EP, notamment le dernier INDIGO, on se rend compte qu’il y a un travail très poussé sur les textes, le style, les références sociale ou historique. Quelle a été ta formation, ton parcours, pour arriver à une telle maitrise ?

Elom 20ce : Je suis avant tout un étudiant de l’école de la vie, la Jungle University. Ma conscience sociopolitique est née en côtoyant les inégalités. J’ai trainé avec des rappeurs très talentueux qui m’ont poussé à donner le meilleur de moi. Avénon, Easy Mo, CK One, des amis avec qui je rappais à l’époque m’ont beaucoup appris en terme d’exigence lyricale et de la façon de kicker un beat. Le rap c’est un Art martial…

J’ai aussi trainé mes fesses pendant quelques années dans les universités de Lomé, d’Abomey Calavi, de Nantes et de Grenoble pour apprendre « l’art de gagner sans avoir raison ». Ça m’a fait permis de comprendre les rouages du système et de la nécessiter de s’engager à chaque niveau, individuel ou collectif, pour un monde meilleur. Cela se reflète dans certains de mes textes et des références qui apparaissent.

Mais au-delà de tout ça, je pense que mon intérêt pour notre Histoire, la recherche de la beauté même dans ce qui est laid, la discipline dans le travail m’ont beaucoup aidé.

Djolo : Quel conseil donnerais-tu aux jeunes africains qui seraient tentés de marcher dans tes pas, et de se lancer dans une carrière musicale ?

Elom 20ce : C’est un long chemin. Il faut croire en ses rêves, travailler et venir différemment.

Djolo : Si les amateurs de hip-hop risquent d’être immédiatement séduits par cet album, que pourrais-tu dire aux autres pour les encourager à cliquer sur le bouton play du lecteur ci-dessous ?

Elom 20ce : Ce que vous allez écouter va au-delà du Hip-Hop. C’est du Rhythm & Roots. Une autre musique à découvrir…

Djolo : Quels sont tes espoirs sur l’avenir de l’Afrique ? Et sur l’avenir de la scène culturelle africaine ?

Elom 20ce : Je suis radicalement optimiste sur l’avenir de l’Afrique. A condition que dès maintenant nous nous organisions mieux que par le passé. Il faudra utiliser la culture pour abolir de plus en plus les frontières tracées à Berlin, et rapprocher les gens.

Concernant la scène culturelle, j’espère que des riches africains comprendront la nécessité d’y investir. La culture est déjà très vivante en Afrique. Ce qui manque ce sont les structures pour mieux la valoriser. Si les États sont incapables de le faire, je pense que les riches hommes d’affaires par exemple pourraient y contribuer.

Djolo : Que peut-on te souhaiter pour l’avenir ?

Elom 20ce : Le Meilleur. Le meilleur reste à venir.

Djolo : Merci !!

Elom 20ce – Indigo :

(le streaming c’est bien, mais vous procurez le disque c’est mieux ! N’oubliez pas le bouton “buy” ci-dessous”)

 

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