Ambiance d’Hammamet : Alphawin Populaire embrase le festival

C’était un dimanche soir presque frais en comparaison avec les lourdes chaleurs qui se sont abattues ces derniers jours sur la petite cité balnéaire d’Hammamet. De plus, une brise légère, chargée d’odeur végétale, tournoyait entre les arbres du jardin du centre culturel avant de venir s’échouer, sur les nuques du public, patiemment assis sur les gradins de l’amphithéâtre, dominant la baie. Autant d’odeur venant s’ajouter en plus aux effluves des jasmins, presque omniprésents à cette période de l’année sur la cote tunisienne. Mais ce n’est pas pour parler de botanique ni pour admirer (quoique) les lumières de quelques embarcations lointaines, perdues dans la noirceur de la mer que la foule s’était réunie ce soir là, mais pour le concert d’Alphawin Populaire. Un groupe, constitué en partie de transfuge de Bargou 08, qui comme son prédécesseur tâche de revisiter le patrimoine musical tunisien, en secouant les transes du stambeli à grand coup de guitares électriques, et en plongeant les cavalcades triviales du mezoued dans un bain électronique.

Pari risqué. Le pari de remplir le théâtre de plein air n’était pas gagné d’avance. Par rapport à la veille, où, ajoutant au joyeux bordel d’un samedi soir estival, l’ouverture de la 53ème édition du festival international de Hammamet par Taoufik Jebali et sa troupe de El Theatro, avait fait se presser le Tout-Tunis, du ministre de la Culture à la mère de famille, de l’actrice de feuilleton ramadanesque a l’étudiant en lettre, le long des grilles du centre culturel, se mêlant ainsi aux badauds, aux touristes russes s’aventurant hors de son hôtel all-inclusive, aux petits vendeurs de jasmins à l’air triste, aux journalistes solidement cramponnés à leurs micros, au bourdonnement rouge et bleu des services de sécurité, nombreux ce soir-là, ce dimanche à 22h, l’entrée du concert semblait bien déserte. Le cameraman de la télévision nationale paraissait désespéré de ne pouvoir fixer son œil mécanique sur autre chose que le doux cortège de taxis jaunes filant vers le centre-ville.

Curieuse sensation. Décidément, notre première impression en arrivant devant cette entrée presque vide, fut, il faut le dire, mitigée… Après tout, Alphawin Populaire n’a pas encore la notoriété d’un Taoufik Jebali, et puis leur mélange de mezoued, la musique traditionnelle des campagnes tunisiennes, et de musique électronique, est peut-être un peu trop osé, ou singulier, pour le public tunisien… Non. Nous n’avions simplement pas pris en compte le caractère indiscipliné du public, qui a pris, peut-être à force des retards répétés des différents évènements et représentations dans le pays, l’habitude d’arriver plutôt un peu après l’heure dite, que un peu avant. L’amphithéâtre s’est calmement rempli, dans une ambiance joviale, familiale, et même plutôt bavarde. D’ailleurs, ni la voix suave de la speakerine annonçant le programme en arabe, ni celle de son pendant masculin et francophone, avec ses intonations de forain oriental, ne sont parvenues à faire taire les discussions de part et d’autre de l’hémicycle en béton. Pour que le silence gagne l’assistance, il fallut attendre l’arrivée des musiciens sur scène, ponctuée de quelques applaudissements et par la projection, sur un grand écran blanc descendu derrière le claviériste/percussionniste, d’une composition vidéo plutôt expérimentale, avec ses vagues grises venant s’échouer sur des rivages en noir et blanc.

Un bourdonnement électronique né. Il emplit l’amphithéâtre, traverse ses arcades, s’en va crépiter dans les branches affables des eucalyptus bordant la scène, avant de revenir plus insistants encore dans nos oreilles. La vibration oscille dans le spectre de l’audible, jusqu’à frôler la limite du supportable. Un bref silence, presque imperceptible, résonne. La scène explose de musique. Le mezoued, genre de cornemuse rustique, agite ses notes aiguës et véloces dans l’air du soir, tournoyant autour du fracas des percussions jouant à l’unisson, s’autorisant quelques élégants déhanchés rythmiques, comme pour accompagner quelques danseuses du ventre imaginaires. Fendant une dense distorsion, les riffs puissants de la guitare viennent appuyer l’intensité de l’ambiance, tandis que l’homme a l’origine de ce chaos sonore, Nidhal Yahyaoui, cheveux bouclés noués à l’arrière de la tête, et visage rayonnant, s’avance vers le micro. Sa voix grave et maîtrisée vient de s’élever dans l’amphithéâtre, semblant dompter cette cacophonie organisée.

Du fracas né le rythme. Une clameur joyeuse descend des gradins, on sent la satisfaction gagner le public, déjà des youyous viennent acclamer tant les musiciens de Alphawin Populaire que les premiers spectateurs commençant à se lever pour danser.
Les chansons s’enchaînent, les enfants partagés entre l’excitation et la fatigue occasionnée par cette veillée tardive dodeline sur leur siège, tandis que partout, en couple, seul, ou en bande, les gens se lèvent pour danser. L’étroite travée qui sépare les deux parties de l’hémicycle est rapidement envahie par des hordes de danseurs subjugués par la musique, faisant ainsi la joie des caméramans et autres photographes.

Apothéose. Alors que l’ambiance atteint des sommets, une silhouette blanche se glisse, entre deux chansons, sur la scène ; un homme d’un certain âge, pantalon en lin blanc, chemise en lin blanc, et une moustache, blanche elle aussi, bien taillée. Une clameur gagne, une fois encore, le public. Avant même que Nidhal ne présente ce nouveau venu, beaucoup l’ont reconnu, et son nom glisse sur presque toutes les lèvres de l’auditoire, Hedi Donia ! La légende de musique populaire tunisienne a quitté son cabaret de La Goulette, pour venir prêter main-forte à l’aventure Alphawin Populaire. Les quelques vieilles dames de l’assistance qui, engoncées dans leurs voiles, était jusqu’à présent encore restées assises, bondissent de leurs fauteuils, et rejoignent cette mer de bras, de hanches et d’épaules, remuant d’un bord à l’autre des gradins. Si la ola chère au fan de football est un mouvement circulaire et vertical, Alphawin Populaire déclenche ici une ola horizontale permanente ! Quel beau final !

Non, ce n’est pas la fin. Le bourdonnement électronique qui a ponctué les différents tableaux de cette excellente soirée revient titiller nos tympans. La fumée vient inonder la scène, tandis que larsens et grésillements viennent créer un genre de boucle hypnotique. Autant dire que dans ce décor d’amphithéâtre néo-romain (car il faut rappeler que la Tunisie a un fort héritage romain) l’on ne peut s’empêcher de penser au fameux Live at Pompéi des Pink Floyd !

Pari osé. Au lieu de s’éclipser dans l’euphorie générale, après plus d’une heure de set explosif, Alphawin Populaire prend le risque de calmer l’ambiance avec un morceau plus lourd et plus lent… D’ailleurs le public, un petit peu dans l’expectative, se rassoit. De l’obscurité sort le charismatique leader d’Alphawin Populaire, il s’avance l’air grave près du micro, suivi par une poursuite sobre à la couleur chaude, puis entame une chanson grave. Issue du répertoire folklorique tunisien, comme presque toutes les autres chansons de ce spectacle, celle-ci n’invite pas à la fête, c’est une lamentation amoureuse. L’intensité dramatique du texte et de la musique fait courir un frisson de part et d’autre du théâtre, clouant les spectateurs à leurs sièges.

Le vrai final. Après cet intense moment suspendu, le rythme des percussions reprend son galop, les sonorités, faussement désordonnées, du mezwed et de la guitare reprennent leurs envolent, tandis que le public s’applique à chanter en chœur les refrains des quelques chansons qu’il reste, avant que le concert ne s’achève, laissant le public, heureux et comblé, rentrer dans leurs pénates.

 

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